En tant qu’homme d’affaires, j’ose affirmer avoir davantage appris dans mes voyages que dans mes études,
lectures, et expériences professionnelles réunies. Les livres, je les ai oubliés aussitôt qu’ils retrouvaient leur
véritable fonction, purement décorative, au sein d’une belle bibliothèque en chêne massif. Les études m’ont
toujours semblé une formalité inutile et surannée. Tout au plus, elles permettent, par la suite, d’usurper une position
sociale enviable, dans un monde révolu encore obnubilé par la tradition, l’autorité, et par conséquent, le savoir. Si
j’avais vingt ans aujourd’hui, je m’en dispenserais entièrement. Quant à l’expérience professionnelle, elle consiste
surtout à s’accommoder des caprices et des bassesses de ses dirigeants, et d’apprendre à faire comme eux, en
attendant de pouvoir prendre leur place.
Mais pour moi, qui, avant d’avoir vingt-cinq ans, n’avais jamais quitté une seule fois ma petite ville de Cornouailles,
au Pays de Galles, ma profession me procura un avantage irremplaçable. Certes, c’était appréciable de pouvoir
offrir une vie digne de ce nom à ma femme et mes enfants : avec piscine, garage chauffé et vacances d’hiver en
Suisse. Mais la chance de ma vie fut le choix d’une profession qui, à travers mes multiples voyages, me permettait
la mise en contact spontanée, intime et brute, avec les mœurs des habitants d’autres civilisations.
Je vous vois venir : le Papou ne mange-t-il pas le même Big Mac que l’Ecossais ? Ne porte-t-il pas les mêmes
Levis, ne lit-il pas le même Ken Follet ? Mais, avez-vous déjà observé la danse torride des joues d’un Malaisien qui
broute un Big Mac ? La mélodie féline qu’impriment au bon vieux tissu bleu les fesses d’une Guinéenne vous a-t-
elle déjà enchantée ? Avez-vous été frappé par l’impatience et l’excitation des doigts d’un Ukrainien, tapotant sur
les pages d’un roman de Ken Follet comme des pas de claquettes ? Ce foisonnement d’expressions, de réactions
et de manières de vibrer constitue certainement une connaissance plus précieuse, et plus utile, que les derniers
concepts du marketing, comme le B to B et le One to One, sans parler des aventures de Werther ou d’Ulysse. Qu’y
a-t-il de plus précieux, que de pouvoir revivre de manière toujours renouvelée les expériences les plus communes
du quotidien ?
Mais toute la sérénité, dont je suis si fier de dire aujourd’hui qu’elle m’indique et illumine mon chemin de vie, je la
dois à une seule rencontre, à un seul homme.
C’était à la fin des années quatre-vingt. Mon entreprise m’avait alors envoyé aux quatre coins du globe, pour gérer
la coordination et l’expansion des filiales étrangères que nous avait imposées le holding français qui venait de
nous racheter. Décidément, le groupe Scalfione ne comprenait rien aux pare-soleil que nous fabriquions depuis un
demi-siècle à Cornouailles, et il ne comprenait rien non plus aux marchés transatlantiques et transpacifiques, où il
voulait nous implanter de force. J’étais pris dans un étau, entre les fastidieuses réunions au siège du groupe à
Perpignan avec des handicapés de la langue anglaise qui puent l’ail, et les vols interminables rien que pour
constater l’indigence des modes de gestion de nos frères extra-européens, aux yeux de qui je portais l’entière
responsabilité de nos échecs, alors que je n’étais qu’un simple intermédiaire. Mon épuisement, mon irritabilité, et
surtout mon manque de présence à la maison, finirent par accélérer la décomposition de mon mariage.
Telle était ma situation, en 1983, quand je me rendis, pour la énième fois, à Perth, en Australie, pour inculquer à
des Australiens, plus intéressés par le rugby et la bière que les pare-soleil, les rudiments du marketing. Mon
mariage était à genoux, mon entreprise, au bord de la faillite, et moi, au bord du chômage — technique, s’entend,
car qui, à part les frères Scalfione, voudrait encore investir dans les pare-soleil ? Et pourtant, c’est ce jour-là, le
douze décembre 1983, cumulant un jet-lag et une gueule de bois, errant, pour tuer le temps, dans le quartier
Indonésien de Perth, que je vis, pour la première fois, Sir James Blackburn.
Des commerçants pressés rouvraient leurs boutiques, des camions de livraison se garaient en pleine rue, et des
taxis klaxonnaient pour éveiller les Indonésiens perdus dans la rêverie de leur promenade matinale. Sur les
trottoirs, on vendait des brochettes que l’on faisait griller dans des boîtes de conserve sciées. Sur la chaussée, on
bousculait les passants pour leur vendre n’importe quoi, de la vielle brosse à dents, jusqu’au radio-réveil cassé.
Des nuages de poussière suivaient les voitures, et des nuages de fumée montaient des trottoirs. Des fenêtres des
immeubles, on entendait les cris des mamans qui surveillaient leurs fils jouant de l’autre côté de la rue.
Mais au milieu de la chaussée, il y avait un homme, qui ne se laissait nullement perturber par tout ce
pandémonium. Armé d’une canne argentée, il piétinait en rond, se tâtant le front et le menton par alternance, l’air
préoccupé et inquiet. De temps à autre, il levait sa tête et écartait ses bras, puis s’étonna qu’il n’était pas le centre
de l’attention. On sentait que quelque chose fermentait en lui : un secret, une découverte, une formule — quelque
chose de bien plus important que l’agitation citadine. Il avait une cinquantaine d’années, un certain embonpoint, et
la tête à moitié dégarnie. La fierté de sa posture frisait le mépris. Tout le distinguait de la vie ambiante : dans ce
quartier délabré, il se baladait en pleine journée portant un nœud papillon et un smoking tout droit sorti du
pressing, un monocle garnissait son oeil droit.
Soudainement, comme avec une résolution préméditée, il leva la tête et hurla, de façon désespérée : « Le soleil
brille ! ».
Ces paroles résonnaient comme un chant de cygne. Le vacarme de la rue s’arrêta brusquement. Tout comme les
passants, je ne pouvais plus détourner mes yeux de cet homme. Je fus stupéfait : comment un fait si banal pouvait-
il avoir une telle charge tragique ? N’était-ce que cela, le fruit de ses ruminations, la solution tant recherchée ?
L’homme garda sa tête levée, et semblait fixer le soleil. Son visage n’était pas crispé, mais stoïque, sa figure avait
l’héroïsme d’une statue romaine. Après quelques minutes d’immobilité, il ferma ses yeux, baissa sa tête, et
continua son chemin. Il irradiait une sérénité lumineuse. Ses yeux restaient fermés, tout son visage était détendu. Il
avait l’air de savourer une victoire personnelle, une justification ou une récompense, comme s’il venait de recevoir
la gratification de toute son existence, au point de ne plus faire attention du tout à la circulation.
Pour éviter d’écraser la foule attroupée autour de lui, des camions renversaient les stands de fruits montés au bord
de la route. Les pastèques roulant sur la chaussée fauchaient les jambes des passants comme si elles étaient des
quilles au bowling. Les rikchas dérapaient sur les jus et les pépites des fruits écrasés, et caracolaient dans la foule.
Les gens se mirent à s’agiter dans tous les sens, à crier au secours, à courir de manière si désordonnée qu’ils
finissaient par tomber en grappe sur la chaussée glissante.
Le monsieur en smoking, cependant, ne prit pas la moindre notice de ce qu’il avait provoqué : le buste altier, le
menton relevé, il quitta la scène avec un sourire de César, comme si un tapis rouge s’était déroulé devant lui.
Le souvenir de cette apparition me poursuivit jusqu’à tard dans la soirée. Les ennuis que je devais endurer —
l’obstination et la vulgarité de mes partenaires australiens, les réunions qui n’aboutissaient nulle part, la chaleur
étouffante de ma chambre d’hôtel à la climatisation défaillante — me semblaient de plus en plus irréels. Mes
collègues me reprochèrent de ne pas vraiment m’engager dans la discussion, de rêvasser, de manquer de
présence. Moi au contraire, je percevais, petit à petit, une présence d’une autre nature s’emparer de moi. Une
lumière s’était allumée en moi, je me sentais rempli et paré contre les chocs du monde extérieur.
Le soir, je rentrai seul dans mon hôtel. Auparavant, je m’étais offusqué que l’on m’avait parqué dans un poisseux
deux étoiles de la zone industrielle, plutôt que de réserver une chambre au Bellevue Park comme à l’accoutumée
— j’y voyais le signe infaillible de ma mise au placard progressive, discrète et diplomatique. Mais maintenant, tout
cela ne m’irritait plus. Tout au contraire. Le bar d’hôtel déserté formait le décor idéal pour mes méditations.
M’affalant dans un siège vert petit pois, je goûtais avec volupté la réponse que les ressorts firent à mon poids —
que celui-ci était considérable et que ceux-là grinçaient à rayer mes tympans, ne m’importunait guère. Comme saisi
de vertige, je me cramponnai au dossier du siège, le polyester fit crépiter les paumes de mes mains. Je sentis le
poids de ma tête courber ma nuque et la mousse électrique me chatouiller.
Le barman rangeait ses ustensiles et me regardait avec un air malveillant. Mais quant à moi, son impatience de
rentrer m’amusait. Les troubles, les jalousies, les rancunes, tout cela s’évanouissait : oui, j’étais là, les choses
étaient là, elles me soutenaient, elles me portaient. La phrase de l’homme au smoking résonnait dans ma tête avec
une acuité inattendue : oui, il fait nuit, mais quelque part ailleurs, le soleil brille.
Les jours suivants furent marqués par cette légèreté nouvelle. Je laissais les choses être telles qu’elles étaient,
parce que je me réjouissais du fait qu’elles existaient, et les problèmes qui se présentaient à moi semblaient se
dénouer comme d’eux-mêmes. Les filiales étrangères ne devant plus s’occuper que de la distribution, la production
étant dorénavant rassemblée en Angleterre, mes dirigeants reconnurent ma compétence, et je réalisai que le
célibat était peut-être la condition qui, de toute façon, m’allait le mieux.
Pourtant, coulant ainsi des jours paisibles, la question n’en finissait pas de me tarauder : qui était cet homme qui
avait changé ma vision du monde et des choses, d’une manière qu’il ne pouvait pas soupçonner lui-même, en me
faisant voir la beauté de l’évidence, le caractère insondable et mystérieux de ce qui est le plus commun ? Qu’est-ce
qui le poussait à regarder de pleins yeux le soleil, et, de s’en étonner comme un enfant ?
Je tournais la question en tous les sens, mais je savais qu’il était vain de chercher. Je savais désormais, qu’il n’y
avait pas de questions, mais que des réponses. C’était précisément ce qu’il m’avait appris. J’avais appris à ne plus
affronter les choses avec ma volonté, mais à me contempler moi-même comme une chose parmi d’autres, échouée
dans un univers aux lois étranges, qu’ils ne cherchait plus comprendre.
Et effectivement, la réponse me tomba sous la main, au moment où je ne la cherchais plus. J’étais en vacances en
Normandie, chez mon cousin Bradbury. Bradbury était certainement l’un des hommes les plus raisonnables et
solides que j’ai connu. Il était ponctuel, ordonné, mesuré, respectueux et réfléchi. Mais, comme il était l’héritier
d’une immense fortune, et qu’il avait ni talent, ni lubie, ni vocation particulière, il employait tout son zèle et tout son
temps à s’inventer un personnage loufoque et excentrique. Sa grande crainte, en effet, était de paraître ennuyeux.
Et avec quelle rigueur méthodique il y procédait !
Il avait trouvé une raison d’être dans les théories scientifiques désuètes ou absurdes. Dans sa maison normande
— à la décoration provençale, faut-il le préciser — pas un mur qui n’était pas tapissé de rayons de bibliothèque. Et
il fallait voir la fierté avec laquelle il déclamait à ses visiteurs : « Regardez, regardez, dans tous ces livres, il n’y a
pas une seule théorie vraie. Pas une seule ! » Il se faisait un point d’honneur de ne jamais lire de livre dont le
contenu aurait la moindre vraisemblance. Le vrai, c’était pour le vulgaire. Quoi de plus ennuyeux que la vérité ? Et
les théories fausses avaient toujours cet avantage, pour Bradbury, de réfuter les scientifiques officiels, pompeux et
imbus d’eux-mêmes, corrompus par l’institution. Qu'est-ce qu’il était reconnaissant envers les créationnistes — lui,
un athée pure souche — de nier le darwinisme ! Et qu'est-ce qu’il se délectait de la subtilité retorse de leurs
arguments !
Un article, en particulier, fascinait Brad. Il croyait avoir flairé une supercherie prête pour les annales, et il comptait
sur ma compétence d’ingénieur pour déchiffrer son langage mathématique abscons. De longue date, il était
abonné au Australasian Journal of Speculative Physics. Cette revue essayait depuis des années de s’imposer
dans le monde des publications scientifiques par un savant mélange d’articles de jeunes chercheurs ambitieux,
appliqués et démunis, et de sommités déchues. Bien que fourvoyées depuis longtemps dans des voies de
recherche sans issue, ces vielles gloires fanées de la science faisaient quand même espérer, au rédacteur en chef,
un surcroît de prestige, fût-il frelaté. Brad m’expliqua que l’Australie, pays regorgeant de merveilles naturelles, mais
manquant de capacités intellectuelles, avait réussi à attirer une petite colonie de chercheurs renommés, sans que
la population locale se soit rendu compte que s’ils venaient en Australie, c’était parce qu’ils avaient perdu toute
crédibilité ailleurs.
Mais l’article qu’il voulait me montrer dépassait de loin tous les canulars que Brad avait collectionnés jusque lors.
C’était l’œuvre d’un certain Sir John Blackburn. Blackburn était américain, et il devait son titre de noblesse à un
curieux concours de circonstances. À la fin des années cinquante, n’ayant pas trouvé de poste de professeur,
malgré sa thèse de doctorat sur les phénomènes d’inversion temporelle pendant la décomposition de l’atome de
radium, il décida d’appliquer son ingéniosité indéniable à des petites inventions pratiques. L’une d’elles fut
brevetée, et lui attira, outre une petite fortune, son titre de Sir. Il s’agissait d’un système de freinage tout à fait
simple, qui, lorsqu’il est monté sur une benne ou un chariot, permet de l’immobiliser instantanément, suite à la
réception d’un choc ou d’une déstabilisation de sa charge. On s’étonnera, par ailleurs, qu’un tel système, qui n’a
rien de novateur en soi, ait pu être considéré digne d’un brevet. Quoi qu’il en soit, ce système fut commercialisé
avec beaucoup de succès en Afrique, où il fut employé dans les mines, notamment au Cameroun, au Congo, et au
Liberia.
Le 23 septembre 1964, les rebelles du parti Anako décidèrent d’exécuter leurs plans et d’assassiner le Roi Wadou
II de l’État de Banta. Depuis plusieurs semaines, Wadou avait eu vent de l’amplification du mécontentement
populaire, et s’était engagé dans une tournée des usines, et même des bidonvilles, afin d’étaler aux yeux de tous,
sa proximité avec le peuple.
Ce 23 septembre, Wadou, habillé en bleu de travail, visitait les mines de fer de Bontoga. L’usine avait, il y a peu,
fait acquisition du système inventé par Blackburn. Des poulies faisaient parvenir à la lumière du jour le minerai, qui
jusque-là ruinait le dos des ouvriers. Alors que le directeur de l’usine faisait la démonstration du système, une
troupe de deux cents rebelles envahit les lieux.
Comme le roi était déguisé en ouvrier, les rebelles ne le reconnaissaient pas. Mais ils créèrent une telle panique,
que les mouvements de la foule en liesse poussèrent le roi dans le précipice d’où l’on tirait les bennes de minerai.
Dans l’enceinte, des dizaines d’ouvriers furent piétinées en cherchant à se protéger des coups de fusil rebelles.
Grâce au système inventé par Blackburn, le roi s’en sortit avec une jambe cassée : lorsqu’il tomba dans une benne
vide, elle s’immobilisa immédiatement, et empêcha la chute libre dans la glaise brûlante.
L’accident se révéla une aubaine. Pendant le massacre qui allait suivre, le roi était en sécurité, à deux cents mètres
sous le sol. La vue du sang, qui a cinquante ans, trois guerres civiles, et quatorze coups d’État passés, le faisait
toujours s’évanouir, lui fut épargné. Après quelques heures, l’armée, appelée par le directeur d’usine qui avait
réussi à s’échapper, bloqua les entrées de l’usine, et exécuta les rebelles un par un.
Deux mois plus tard, Blackburn reçut une invitation officielle et un billet d’avion pour le Bantou. Au stade de football
de Monrovia, le roi Wadou fêtait la cérémonie annuelle des récompenses, promotions et anoblissements. Un
chanteur de twist tchèque — que beaucoup soupçonnaient être l’amant du roi — fut nommé Lord, un paysan de
l’arrière-pays fût nommé chevalier de la Légion d’honneur — vraisemblablement, parce qu’il produisait une liqueur
de goyave clandestine dont le roi raffolait —, et Blackburn, en plus d’une médaille militaire pour vaillance au
combat, reçut le titre de Sir. On proclama la création d’une Académie royale des sciences africaines, dont
Blackburn fut nommé le président honoraire.
Blackburn vécut quatre ans en Afrique de l’Ouest. L’académie des sciences n’avait d’autre tâche que l’invention et
la fabrication de gadgets pour le palais présidentiel. Depuis sa chute salvatrice dans la mine, le roi s’était entiché
de systèmes de glissières et de poulies. Ainsi Blackburn construisit un lit coulissant sur des rails, qui permettait de
propulser dans la chambre royale, en moins de dix secondes, une maîtresse ligotée venue de nulle part. Un
système de poulies faisait descendre des chapons rôtis du plafond, des tuyaux sertis dans la moquette firent jaillir
des fontaines de champagne. Et, chaque fois qu’un nouveau gadget fut installé, l’on invita Blackburn au palais
royal pour une orgie d’inauguration.
La vie de Blackburn en Afrique fut tout sauf désagréable. Pourtant, il ne parvint pas à se débarrasser de ses vieux
démons : l’humiliation d’avoir été refusé par toutes les universités américaines, l’ambition et l’ardeur spéculative,
qui malgré tout, le rongeaient. Le putsch militaire du 15 mars 1965 n’était donc pas défavorable à ses projets : au
contraire, depuis un moment, il avait la bougeotte, car une nouvelle théorie fermentait en lui, et il ne faisait
qu’attendre un événement imprévu pour le secouer de son indolence subtropicale.
Blackburn rentra dans son Connecticut natal, écrivit en un mois une série de dix articles scientifiques, et les envoya
à toutes les revues imaginables. Au milieu de centaines de refus, il se trouva effectivement une revue australienne
qui acceptait de le publier. Comme Blackburn ne rencontra d’écho nulle part ailleurs, il finit par s’installer en
Tasmanie. Aucune université ne lui offrit de poste. Mais il connut un certain succès comme conférencier privé.
La population australienne présentait la particularité d’être à la fois imprégné du rationalisme de la science
contemporaine, et fascinée par les promesses religieuses de toutes sortes de sectes. Les mormons, les témoins de
Jéhovah, les adventistes — tous proposaient des cycles de conférences sur le rapport entre foi et science,
l’interprétation biblique du Big Bang, ou l’explication, par la physique quantique, de la transsubstantiation de la
chair du Christ en pain et vin.
C’est dans ces églises, éparpillées dans des provinces reculées, que Blackburn, pendant un certain temps, réussit
à se bricoler une petite renommée.
Blackburn ne faisait que reprendre les acquis de sa thèse. L’analyse de la décomposition de l’atome de Radium
avait montré l’existence de phénomènes ne pouvant s’expliquer — c’est-à-dire, se laisser convertir en équations
mathématiques — autrement qu’en supposant l’inversion du temps dans certaines microrégions de l’univers.
Quand l’atome de radium se décompose, ses protons et électrons retournent à un état antérieur, donc tout se passe
comme si les choses retournaient en arrière, et le passé devient notre futur. Blackburn avait trouvé de quoi entrer
dans l’histoire.
Après avoir passé des années dans un minuscule pays d’Afrique à assouvir les fantasmes d’un tyran de petite
envergure, Blackburn ressentait le besoin de voir les choses en grand : désormais, il ne parlerait plus des
particules élémentaires, mais des corps célestes, des galaxies, et du système solaire. Certes, il y avait les trous
noirs et les supernovae — au final, le résultat était le même —, mais il fallait à tout prix être original. C’est aux
étoiles que Blackburn transposa sa théorie des protons du radium. Chaque particule du soleil, aussi, inverse l’ordre
du temps. Après des millions d’années d’existence, par la fusion de milliards et de milliards de particules, le temps
reculera, à l’intérieur du soleil, à la vitesse de la lumière.
— Comment un homme scientifique peut-il croire en tel galimatias ? demandai-je à Brad.
Brad frima avec son large sourire :
— Mais, qu’importent les hommes scientifiques ? Les gens à qui Blackburn prêchait, s’étaient réfugiés dans la
religion à cause d’une tragédie personnelle : ils avaient perdu leur petit frère dans un accident, ou ils avaient un fils
handicapé mental, ils s’étaient brouillés à vie avec leurs parents, ou à un moment donné de leur carrière, ils
avaient fait une erreur irrattrapable. Sa théorie leur disait que rien n’était perdu : ils pouvaient revenir en arrière, il
sera même possible, un jour, de rencontrer Jésus ou Moïse, voire de jouer au Bingo avec Adam.
Je ne savais toujours pas si Bradbury inventait tout cela. Oui, il s’ennuyait sec dans sa ferme normande : pendant
dix ans, il s’était occupé à la restaurer, il fallait maintenant échafauder autre chose. Comme il fit du common sense
son point d’honneur, il employait toute sa fantaisie à dévoiler la folie des autres. Mais je trouvais la complaisance
de Brad, se délectant de l’absurdité de ces thèses, aussi veule que celle que leurs auteurs devaient ressentir en les
fabriquant.
Pourtant, le titre de l’article, que Brad me mit sous le nez, m’intrigua : « L’orientabilité du tore du soleil. » Le texte
consistait essentiellement en équations mathématiques.
— Et ces équations, c’est pour les croyants aussi ?
— Bien sûr, cela leur prouve que c’est scientifique. Mais au moment de cet article, il n’écrivait plus pour les paumés
des sectes.
— Ah bon, il avait trouvé meilleur preneur ?
— Non. Il avait voulu expliquer l’extinction des Dinosaures par une nouvelle modification de sa théorie. Les
dinosaures se seraient éteints, non pas à cause de l’explosion d’un météore sur la terre, mais parce que, pendant
une période de 6 800 ans, le soleil se serait arrêté de briller. Les seuls survivants de cette vague d’obscurité et de
froid étaient une espèce de ver de terre, dont l’homme serait l’héritier. Cela avait évidemment déplu aux
adventistes. L’homme créé à l’image d’un ver de terre et non pas à l’image de Dieu, impossible !
Brad jouissait, visiblement.
— Pourtant, c’était exprès pour eux qu’il avait inventé cette théorie de l’extinction périodique du soleil. Cela
permettait de prouver scientifiquement et l’apocalypse, et la résurrection des corps.
— Et comment le soleil se serait-il remis à briller ? demandai-je, feignant d’être intéressé.
— C’est ce qu’explique cet article. L’inversion du temps à l’intérieur du soleil produirait à terme — lorsque toutes
les particules se seraient inversées —, une brusque inversion de la direction de leur rayon lumineux. La lumière se
retournerait en elle-même, et, en quelque sorte, brillerait à l’envers. Les équations, quant à elles, sont là pour
montrer que cela se produit exactement tous les 6 475 ans, donc 525 ans avant la date officielle de l’apocalypse —
autre point de litige entre Blackburn et les adventistes.
Tout d’un coup, Brad prit un faux air sérieux.
— Entre parenthèses, selon ces calculs, le soleil s’est éteint il y quatre ans, le 12 décembre 1983. Et il éclata de
rire.
Je quittais la Normandie le lendemain, avec une once de mépris. Nous avions quand même réussi à passer une
soirée sympathique, autour de la cheminée, à nous remémorer notre jeunesse, sans qu’un mot sur les sectes
apocalyptiques, les scientifiques déchus, et les rayons de soleil inversés ait été prononcé. La ferme était un lieu
trop solitaire pour Brad. Sa femme, qui ne supportait plus sa mélancolie frôlant parfois la rudesse, l’avait quitté, il y
avait longtemps. Il n’avait jamais travaillé, et ce manque de contact avec les réalités de la vie sociale commençait à
se faire sentir. Quant à moi, je sentais qu’il était temps de me replonger dans les soucis quotidiens de la vie d’un
homme d’affaires : l’oisiveté n’est-elle pas l’origine de tous nos démons ? Et à la différence de Brad, c’étaient la
trivialité des tâches qui m’incombaient et l’innocuité des nuisances que j’avais à affronter qui m’avaient préservé de
sombrer dans la folie.
Dans les années qui suivirent, nos affaires en Australie se mirent à fleurir. J’apprenais à apprécier le tempérament
énergique et direct des Australiens, et pour parler franc, à chaque fois leur fréquentation était une bouffée d’air
fraîche après la duplicité sophistiquée de nos patrons français. Je m’éprenais aussi du climat de ce pays : assez
chaud pour un Anglais qui voulait enfin goûter les aspects agréables de l’existence, mais pas trop chaud pour une
personne, qui, comme tous ses compatriotes, estime avant tout la tempérance et la retenue.
Ma bonne réputation et une certaine autorité au sein de mon entreprise, accumulée au fil des ans, me permirent de
prolonger, de plus en plus souvent, mes séjours d’affaires sur la côte sud de l’Australie, et je finissais par envisager
de m’y installer après la retraite.
Je chérissais particulièrement un club de golf dans la banlieue de Perth. Ses installations étaient spacieuses, on y
jouissait d’une vue panoramique sur les collines qui bordaient la ville, mais son luxe d’antan avait perdu son
vernis : c’était devenu un lieu plutôt délabré. Peut-être était-ce pour cela que je m’y sentais bien : mon apparence
aussi avait perdu de son lustre, et je souhaitais finir mes jours confortablement, mais sans prétention aucune.
Je n’ai jamais été un grand sportif, et le parcours de golf fut davantage un prétexte à la contemplation qu’à
l’exercice physique. J’aimais l’aridité de la végétation, la clarté du ciel, et même la franchise du vent qui y soufflait.
Et, il est vrai, j’aimais les spare-ribs qu’on servait sur la terrasse du Putter’s Grill. L’un des serveurs était originaire
du pays de Galle, lui aussi, et au fil des après-midi, à travers l’échange d’anecdotes, souvent relatives à notre terre
natale, une complicité fraternelle s’était tissée entre nous.
Dans ce grill, il y avait un autre habitué solitaire. Il était assis dans un coin du club-house, tous les jours, du matin
au soir, au point que les serveurs ne le remarquaient plus. Même pour un club pas si chic que ça, son apparence
était détonante. Bien qu’il portait toujours veste et nœud papillon, ses habits étaient tellement usés qu’il ressemblait
davantage à un clochard qu’à un golfeur. De toute évidence, il était aveugle, mais il avait toujours l’air de regarder
quelque chose avec le plus grand intérêt. Il tournait lentement sa tête dans toutes les directions, puis s’arrêtait
brusquement pour afficher un large sourire. Il resplendissait de contentement, alors qu’il fixait un point quelconque
dans l’espace — sur le gazon, dans les arbres, les nuages ou sur les tables. Parfois, quand une vision semblait le
ravir au plus haut point, il chuchotait quelques mots avant de hocher sa tête pour montrer son acquiescement. Mais
autant qu’il était en extase devant ce qu’il ne pouvait pas voir, autant il ignorait complètement les agissements
autour de lui : manifestement, les autres gens n’existaient pas pour lui.
Je ne pus pas m’empêcher de demander des renseignements à mon ami serveur.
— Que vient faire un aveugle sur un terrain de golf ? lui demandai-je.
— C’est la fin du monde qu’il vient fêter, tous les jours, sur le lieu où il en a vécu les dernières heures, me répondit-
il, l’air blasé.
— Pourtant, il semble observer attentivement ce qui l’entoure. Quelque chose doit encore exister pour lui, objectai-
je.
— C’est un homme scientifique, répliqua-t-il, son métier consiste à observer. Il guette pour s’assurer que plus rien
n’existe, ou, pour être plus exact, pour vérifier que tout est plongé dans le noir, parce que le soleil ne brille plus.
— Pour un aveugle, c’est certain, essayai-je d’ironiser, alors que ma pensée était ailleurs.
— Mais, il ne sait pas qu’il est aveugle. Vous savez, les gens, c’est étrange. Il a tout fait pour devenir aveugle, puis il
a tout fait pour se convaincre qu’il ne l’était pas. C’est tout ce qui lui restait pour sauver son honneur à ses yeux.
Voyant que ces renseignements m’intéressaient au plus haut point, mon ami, après avoir vérifié qu’il n’était pas
surveillé par le chef de rang, se permit de s’asseoir à ma table.
— Je me rappelle encore ce fameux 12 décembre 1983. Sir Blackburn était venu ici, pour célébrer, comme il le
disait, le dernier coucher du soleil de l’histoire de l’humanité. Il s’était installé à la table avec la plus belle vue, et
savourait le panorama. Il avait commandé une triple portion de mixed grill, qu’il noyait, comme à l’accoutumée,
dans des flots de ketchup et de moutarde. « Fallait bien prendre sa provision de chaleur » ricanait-il ! Je me
souviens encore, comment, un peu ivre, il apostrophait la foule : « Que moi, je sache ce que tout ce monde se
refuse d’admettre, que ce soit par lâcheté ou par lenteur de l’esprit. Et ça ne me fait pas peur ! Bien au contraire. »
Les autres clients ne faisaient guère attention à lui.
Blackburn devait avoir renoncé depuis longtemps à exposer publiquement ces théories. Plus personne n’avait la
volonté de l’écouter. Mais à un serveur, un pompiste, ou une marchande de légumes, parfois, il pouvait se confier. Il
devait faire ses calculs en cachette. Jusqu’au bout, il gardait la tête froide. Il ne fallait pas vendre la mèche, pour
éviter la panique populaire, et il fallait que tout soit préparé minutieusement, pour être à l’abri le jour J.
Des semaines plus tôt, Blackburn avait commencé à faire ses courses. Il engrangea des provisions suffisantes pour
des décennies : des sucres lents, des protéines, des conserves et des viandes lyophilisées. Pour traverser la crise
énergétique qui s’annonçait, il encombra son appartement de transformateurs et de convecteurs. Il avait appris le
braille, et s’exerçait avec une canne d’aveugle.
L’idée de couler une retraite possible dans son appartement blindé, pendant que le monde sombrait dans le chaos
et la nuit éternelle, lui procurait une satisfaction inouïe. Il adorait visualiser les bouchons, les carambolages, les
crashs, les pillages et l’errance généralisée, causé par ce que lui seul avait été capable de prévoir.
À cette fameuse soirée dont me parlait le serveur, Blackburn devait avoir un regard gorgé de condescendance sur
les autres golfeurs. Il était le seul qui pouvait aller se coucher avec assurance et confiance. Lui seulement méritait
son sommeil tranquille.
Mais au réveil, le lendemain, la véritable panique était destinée à Blackburn, et à lui tout seul. Il était toujours là, ce
foutu soleil, impassible et prétentieux. Peut-être fallait-il refaire ses calculs. Tout vérifier une dernière fois. Et
pourtant, quoi que l’on y changeait, les calculs donnaient raison à Blackburn. C’était le soleil qui avait tort.
Je compris enfin la scène à laquelle j’avais assisté. Blackburn ne pouvait pas admettre que ses théories, élaborées
durant des décennies, étaient fausses. Il ne pouvait pas reconnaître que toute son existence s’était dévoyée, ou
peut-être même, l’avait été depuis le départ. Il ne restait alors qu’à prouver le mouvement en marchant. Il fallait bien
le provoquer, ce soleil récalcitrant. Qui avait osé ne pas obéir à sa théorie. Il fallait le demander en duel. Il fallait le
braver en le fixant des yeux, jusqu’à ce que, intimidé, il rende ses armes. Qu’il épuise ses derniers photons en
brûlant les rétines d’un sexagénaire. Et il n’en fallait pas plus. C’était bien le regard perçant de la science qui avait
eu raison du soleil.
Blackburn mangeait avidement. Le ketchup et la moutarde coulaient sur son menton, son visage était rougeâtre,
peut-être à cause d’un coup de soleil. Un instant, je songeais d’aller lui parler, pour l’interroger et le remercier de
l’illumination que jadis il m’apporta. Mais rapidement je me l’interdis. Il ne faut surtout pas déranger un homme
heureux.