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La Bastide

C’était son rêve à lui, Jean-Xavier Albert, aussi loin qu’il s’en souvienne. La Bastide

des Maranges ! Non pas une Bastide, en fait, mais un véritable Palace à l’ancienne, blotti au creux des

collines provençales, embusqué derrière les pins et les oliviers, au fin fond des Hautes-Alpes. Quelle fut sa

surprise, en apprenant, un jour, que les photos des stars en vacances n’étaient pas prises à Saint-Tropez,

comme le prétendaient les légendes des magazines, mais dans ce minuscule village inconnu des cartes, La

Javie ! À quatre heures de route de la côte, ou une demi-heure d’hélicoptère, c’était la planque idéale : un

écran total bannissant le vulgaire et le paparazzi, permettant néanmoins, quand les affaires l’exigeaient, de

se montrer pour une heure ou deux, à l’heure de l’apéro ou au petit matin, au Café des Lices ou au

Papagayo.

On peut même soutenir que cet hôtel était à l’origine de la vocation de Jean-Xavier. Pendant des années, il

ne se séparait jamais d’un vieux prospectus déniché par hasard, le préservant, soigneusement plié, comme

un talisman au fond de sa banane. La silhouette de la blonde baigneuse de la page trois, étendue au bord

de l’immense piscine scintillante, était ravinée des sillons qu’il creusait à ses heures perdues avec les clés

de sa Mazda, comme s’il s’agissait de bien cerner les contours de son objectif, d’enfoncer le clou pour ne

pas oublier pourquoi il se battait, ou galérait, comme il aimait à le dire.

Pourtant, il n’avait pas galéré tant que ça. À l’époque, Jean-Xavier était commercial pour une entreprise de

bâtiment public. Non, il ne faisait pas du porte-à-porte comme un simple VRP. Il organisait des rendez-vous

avec les grandes firmes, les élus locaux, et tout le sérail virevoltant autour. Il mettait en place des stratégies

marketing. En participant à la politique de la ville, il se voyait investi d’une mission sociale : le béton de la

salle polyvalente, le coffrage du HLM, c’était lui, se plaisait-il à penser. Il obtint un taux imbattable pour

financer son pavillon du Perreux-sur-Marne, et tout le monde le congratulait pour le choix de son épouse.

Mais Jean-Xavier s’était toujours senti l’âme d’un poète. Pas seulement dans l’écriture — pour lui, c’était une

forme d’impuissance —, mais surtout dans la vie, qu’il envisageait exubérante, luxuriante, et aventureuse.

Jean-Xavier avait toutes les cartes en main ; c’était un commercial rusé, un beau parleur au physique

plaisant, sachant mettre au profit ses nombreux déplacements professionnels pour peaufiner ses talents de

séducteur. Il était devenu incollable dans l’art de concilier le piment de ses aventures de voyage avec le

confort d’un train-train conjugal douillet et rassurant.

Et pourtant, ce n’était pas suffisant. Rien à y faire.

Cela avait commencé lors des nuits solitaires à l’hôtel Ibis ; souvent dans des villes tellement provinciales

que même une virée en boîte était un rêve hors de portée. Ça le rongeait dans les salles d’attente des

administrations ou des sièges de grands groupes. Jean-Xavier griffonnait, raturait, effaçait, et griffonnait de

nouveau, sans vraiment savoir où cela menait : des exhalaisons, des mirlitons, des soupirs, des cris, des

sentences. Et la pensée se vrillait dans son crâne pour ne plus en sortir : ça, ça va pénétrer au fond de la

gorge de Johnny. Ces mots — mes mots — vont se cramponner à ses cordes vocales comme une pieuvre. Et

moi, avec ça, avec tout ce qu’il recrachera grâce à moi, je plonge au fond de la piscine de la Bastide des

Maranges, et au fond de la blonde qui la vend si bien.

Les choses se précipitèrent à un rythme dépassant ses espérances les plus folles. Par petite annonce, il

dénicha un compositeur désœuvré ; ils firent chanter Natalia, Mirabella et Anthony. Johnny frappa à la porte,

et les autres s’ensuivirent, et vroum ! bye-bye le bâtiment, et la Mazda coupé fut échangée contre une

Mercedes CLK.

Pourtant, la Bastide des Maranges, il n’osait pas y aller. Toujours pas. Régulièrement, il ressortait son vieux

prospectus usé. Il en rêvait encore, mais l’idée d’un séjour le tétanisait. C’est vrai, il est dur de devoir enfin

satisfaire ce que l’on considérait comme son désir ultime. En plus, il y avait un problème plus concret : sa

femme. Elle n’en raffolait pas, de sa vie nouvelle. Certes, la notoriété inattendue de son mari la flattait ; les

vacances sur la Côte, les week-ends à Londres ou Barcelone, les robes de créateurs et le champagne à flot,

tout ça, c’était bien appréciable. Elle aussi, dans sa jeunesse, avait rêvé des stars qu’il lui présentait

maintenant. Mais, au fond, elle voulait l’avoir à elle toute seule, peu importe qu’il soit commercial ou parolier

vedette. Toute profession où l’on était propre sur soi en rentrant à la maison, avec assez de sous en poche

pour la payer, lui convenait.

L’arthrite de sa belle tante, dans son petit pavillon de La Rochelle, lui apporta un coup de pouce indéniable.

Il y déposa sa femme, et à peine arrivé, rebroussa chemin – prétextant une antipathie fort crédible — pour

traverser la France au volant de sa CLK. Sur l’autoroute Bordeaux-Toulouse, il appela la Bastide sur son

portable, et miracle : non seulement une chambre venait juste de se libérer, mais en plus, qu’est-ce qu’ils

étaient ravis de pouvoir enfin le recevoir ! Cela tardait, disaient-ils, depuis le temps où tout le monde — la

direction, le personnel, les clients — s’était mis à siffloter ses chansons.

En plus de correspondre à l’un des premiers départs en vacances, le vingt-huit juin fut un jour de cagnard

historique. Des heures durant, Jean-Xavier resta coincé dans des bouchons. La clim’ et le toit détachable n’y

pouvaient rien : Jean-Xavier baignait dans la sueur. À deux heures du matin, il referma son capot et se gara

sur une aire de repos pour trouver un peu de sommeil.

Mais le sommeil se faisait attendre. De temps à autre, Jean-Xavier sursauta, et pour calmer son impatience,

alluma la radio. Inévitablement, il finit par tomber sur une voix adolescente braillant toujours la même

chanson :

« Comme Adam j’ai mangé la pomme

Comme Hannibal j’ai marché sur Rome

Mon buste n’est pas en nickel chrome

Je suis juste un homme, juste un homme »

C’était insupportable. Chaque fois, à peine le refrain entamé, il coupa brutalement le son. Pour se rassurer, il

allait caresser l’acajou de son volant et le cuir napa de ses sièges. Il contempla le logo se dressant

majestueusement sur son capot. Bien sûr, il devait être reconnaissant pour tout cela. Tout ce qu’il possédait,

et tout ce qu’il était devenu, il le devait à sa chanson. Mais maintenant, où tout juste il commençait à respirer,

à se sentir à l’aise, à porter des habits à sa taille, comme il avait l’habitude de le dire: non, vraiment, il ne

pouvait plus l’entendre, ce n’était plus possible.

C’était donc éreinté, collant et ramolli, que Jean-Xavier arriva devant le portail en fer forgé de la Bastide, le

lendemain en fin de matinée. Ayant dormi dans sa voiture, il ne s’était pas changé ; ses vêtements étaient

moites et froissés, sa mine, grisâtre.

Il serait resté une éternité à contempler ce portail, si celui-ci ne s’était pas ouvert automatiquement. Il y avait

quelques virages à faire dans un bois de platanes. En haut de la colline, sur le parking, le personnel en

livrée s’était déjà aligné. Pour ne pas paraître lâche, il n’avait d’autre choix que d’avancer.

Il était attendu par le directeur de l’hôtel en personne : un homme suave et élancé, d’aspect méditerranéen,

d’une quarantaine d’années à peu près. Il portait un costume noir, mais pour bien montrer que l’on venait ici

pour se détendre, il laissait le col de sa chemise blanche grand ouvert s’étaler sur sa veste.

« On a failli s’inquiéter pour vous. C’est vrai, nous sommes peut-être trop impatients ici, » dit-il avec un petit

rire goguenard et une poignée ferme. Il faisait comme s’il ne voyait pas l’état lamentable dans lequel se

trouvait Jean-Xavier. Tout, dans ce visage bronzé, était caresse, flatterie, pommade.

« Venez. Votre conseillère détente vous attend. Luigi s’occupera de votre voiture. »

Trois éphèbes venaient prendre les valises ; et trois jeunes filles habillées en tulle portant des pots de

pétales de roses et de fruits attendaient pour guider Jean-Xavier vers sa chambre.

« J’ai oublié le plus important. Autant le faire tout de suite : le Livre d’Or. »

Le directeur introduisit Jean-Xavier dans son bureau inexplicablement minuscule. Une petite porte ouvrait

sur un cabinet, qui ressemblait à une sacristie ou à une chapelle. Le livre était effectivement brodé en or, et

bien qu’assez mince, mesurait au moins un mètre vingt en hauteur. En ouvrant l’écrin d’un stylo Mont Blanc,

le directeur arborait un sourire un peu hypocrite :

« C’est à vous, maestro. »

Jean-Xavier étudiait la page en cours. Il y lisait :

Josephine Baker

Edgar J. Hoover

Eva Braun

Cary Grant

Gunter Sachs

Salvador Dali

Ava Gardner

Martin Heidegger

Evita Peron

Mick Jagger

Roger Vadim

Nico

Syd Barret

Andreas Baader

René Char

Karl Lagerfeld

Le Général Mobutu

Rupert Murdoch

Tom Clancy

Raymond Barre

Gulio Andreotti

George Lucas

Jacques Mesrine

Edith Cresson

Maradona

John Mc Enroe

Robert Mugabe

Janet Jackson

Marc Dutroux

Pim Fortuyin

Vanessa Paradis

Jean-Luc Lagardère

Il hésita un instant, se demandant en quelle compagnie il se trouvait, et apposa :

Jean-Xavier Albert

Un grand portique grec ouvrait sur la réception. La décoration avait la sobriété d’une abbaye cistercienne. Ils

traversèrent une cour intérieure bordée de cyprès, et un patio où l’on fumait le narguilé allongé sur des

poufs.

Ils lui laissèrent juste le temps de se changer. Son programme personnalisé était prêt depuis longtemps,

disaient-ils, bien avant le moment où il avait réellement réservé. Ils faisaient toujours ainsi : tout prévoir pour

les clients, avant même qu’ils songent à venir. L’écoute de ses chansons leur avait permis de connaître sa

personnalité, afin de lui préparer un parcours de détente qui correspondait point par point à son profil

psychologique. Le peignoir en soie qui était disposé sur le lit portait déjà ses initiales, J.-X.A, brodées en or.

À travers la corniche vitrée de sa chambre, Jean-Xavier pouvait furtivement voir le soleil se mirer dans les

sept lacs qui composaient la vallée. Une voix vint lui caresser l’oreille :

« Bonjour. Je m’appelle Jacqueline. »

Quelque chose comme un courant électrique traversa Jean-Xavier. Il n’osait pas se retourner.

« Aujourd’hui, je n’ai qu’une mission : vous. »

Elle s’était approchée très près de lui ; elle lui soufflait dans l’oreille. Jean-Xavier trouva cela culotté. Un

parfum de mandarine l’envahissait et l’enivra instantanément. Elle avait une longue et ample chevelure

blonde, et une peau mate et dorée. Son corps était musclé, et sa posture exprimait une fierté qui, selon Jean-

Xavier, cadrait mal avec l’attitude habituelle d’une employée d’hôtel.

Jacqueline portait exactement le même peignoir que Jean-Xavier, et il ne pouvait pas s’empêcher de fixer les

initiales, J.B, brodées en or comme les siennes.

Jacqueline eut un sourire : « Vous vous étonnez que je sois habillée comme vous ? C’est le principe de

l’hôtel. La plupart de nos hôtes savent qu’ils sont des privilégiés, et ils souffrent de l’inégalité qu’ils

perçoivent partout dans le monde d’aujourd’hui. Ici, nous voulons leur faire croire que tout le monde est égal.

Chaque employé ici est un artiste à part entière. C’est par passion pour la musique que vous écrivez des

chansons. C’est par passion pour les artistes que nous rendons leurs vacances inoubliables. »

Jacqueline le prit par la main.

« Il faut d’abord détendre votre corps. L’esprit viendra après. »

D’un pas lent et cérémonial, elle guidait Jean-Xavier vers le jardin de l’hôtel.

Jacqueline plongea la première dans la piscine. La piscine était si vaste qu’elle semblait atteindre l’horizon.

Elle impressionnait tellement Jean-Xavier, qu’il n’osa pas y entrer.

En nageant, Jacqueline fit des gestes aguicheurs. « Venez, il suffit de laisser tomber votre corps. Tout

simplement, abandonnez votre volonté à l’eau ! »

Tous les muscles de Jean-Xavier se détendirent. Il se laissa tomber jusqu’au fond de la piscine. L’eau

absorba tout son poids. Revenant à la surface, Jean-Xavier se sentit léger comme une plume.

En ouvrant les yeux, voyant Jacqueline nager devant lui, Jean-Xavier fut envahi par un sentiment de bonheur

qui a failli le suffoquer. Il peinait à réaliser que c’était elle, la fille du dépliant. La scène, qu’il avait tant jouée

et rejouée dans son imaginaire, qu’il avait tant attendu, qu’il s’était fixé comme carotte et but existentiel, cette

scène, il était en train de la vivre.

Les mouvements de Jacques s’accéléraient pour devenir de plus en plus acrobatiques : des grands écarts,

des retournées, des cabrioles. Se croyant dans une séance d’aquagym, Jean-Xavier essaya de l’imiter.

Jacqueline l’arrêta avec un sourire malicieux : « Votre gymnastique consiste uniquement à regarder. La

vision de mes acrobaties constitue une excitation qui provoque une multitude de micromouvements

musculaires dans votre corps. Ce sont ces mouvements-là qui sont le but de l’exercice. » Et effectivement, au

fur et à mesure que son regard se concentrait sur les mouvements de Jacqueline, Jean-Xavier sentit des

vibrations jusque dans les recoins les plus enfouis de son corps.

Un boy les attendait avec des serviettes chaudes. Dépassé par les événements, Jean-Xavier tenta de

remercier Jacqueline avec un sourire béat et épuisé. Il ignorait qu’ils n’étaient qu’au début de leur parcours.

« Maintenant, nous allons visiter les jardins des six sens. La perle de l’hôtel ! »

« Voici le jardin des fontaines. Il y a cent cinquante jets d’eau. Chacun est un prisme qui réfracte la lumière

d’une manière différente. Selon l’endroit où tu te places, trois cent soixante millions de combinaisons de

seize millions de couleurs sont possibles. Ce sont tes mouvements, et la position du soleil, qui décident du

film que tu vas voir. Fais de ton corps un kaléidoscope ! » Jean-Xavier se vautra dans l’herbe, se roula, sauta,

et se laissait enivrer par les couleurs et les formes qui se composaient et se recomposaient devant ses yeux.

« Le jardin des mille vents. Nous sommes ici au croisement de sept vallées. Si tu te déshabilles dans ce

jardin, tu pourras te faire masser par les vents qui se rejoignent ici : sirocco, mistral, foehn, vent des glaciers,

des steppes, et des îles. Chacun viendra effleurer une partie de ton corps. » Jean-Xavier allongea ses bras,

respira profondément, et attendit que les vents viennent titiller les plus infimes pores de sa peau.

« Le jardin des feuilles chantantes. Il y a mille plantes dans ce jardin. Les feuilles de chacune de ses plantes

donnent un bruissement d’une sonorité différente. Quand les mille vents soufflent dans les feuilles des mille

plantes, cela donne une véritable symphonie. À toi d‘avoir l’oreille assez fine pour l’entendre. » Jean-Xavier

ferma les yeux. Au début, il appréhendait juste une mélodie à peine fredonnée. Puis, les autres voix entrèrent

petit à petit, et une véritable polyphonie s’esquissa. Il entendait tout : de la basse des racines des chênes

s’ancrant dans le terreau, jusqu’à la légère respiration de la sève qui coulait dans les branches.

Le jardin des parfums les menait en haut d’un immense pré fleuri. Ils avaient gagné en hauteur : à présent, ils

voyaient l’hôtel de loin. Pour accéder au jardin des goûts, il fallait marcher pendant une bonne demi-heure. À

cette altitude, la végétation devenait spartiate. Ils arrivèrent enfin sur une dalle rocheuse qui surplombait la

vallée.

« Ferme les yeux et concentre-toi sur ton palais. Que sens-tu en toi : douceur, aigreur, acidité, ou sel ? ».

Avec sa langue, Jean-Xavier lécha son propre palais. Des salves de douceur l’envahirent, et se mirent à

couler dans tout son corps. Il n’osa pas ouvrir les yeux, car s’il les ouvrait, pensa-t-il, il verrait Jacqueline

comme l’origine et l’objet de cette douceur. Timidement il s’approcha d’elle et l’enveloppa de ses bras.

« Non. » Gentiment, mais fermement, Jacqueline repoussa Jean-Xavier. « À présent tu connais tes cinq sens.

Mais tu ne connais pas encore ton sixième sens : ton désir. »

Ils descendirent une pente raide, et se retrouvèrent dans une forêt sombre.

« Voici l’entrée des sept grottes. Au fond de chaque grotte, tu feras connaissance avec l’un de tes désirs, et

plus tu descendras dans le labyrinthe des grottes, plus profonds seront les désirs que tu y rencontreras. »

Rien qu’à l’idée, Jean-Xavier eut le sentiment d’avoir froid. Il vit Jacqueline s’éloigner prudemment et

descendre la colline. L’air contrit, il cria : « Tu m’abandonnes ? Je n’ai plus droit à un guide ? »

« C’est dans la solitude que tu rencontreras ton désir. »

Jean-Xavier devint courageux, soudainement : « Et si c’était toi mon désir ? »

Jacqueline, marchant toujours, retourna la tête et lui lança un sourire malicieux. « Si c’est moi, ton désir, alors

tu me rencontreras dans la grotte », mais le vent et l’éloignement empêchèrent Jean-Xavier de savoir s’il

avait bien entendu.

Jean-Xavier passa des heures dans cette grotte. Le passage du temps lui semblait suspendu.

Il était si confus en sortant qu’il eut du mal à retrouver le chemin de l’hôtel. Le souvenir de Jacqueline,

surgissant à travers l’obscurité de la grotte, ne le quitta pas. Sur sa peau, il croyait encore sentir les doigts de

Jacqueline. Son parfum, sa passion, et sa force, continuaient à hanter Jean-Xavier. Il s’imaginait avoir fait

l’amour durant des heures.

Une fois retourné à l’hôtel, il fit tout pour éviter une rencontre avec Jacqueline. Était-elle sa maîtresse ? Son

fantasme ? Ou juste une partie du séjour forfaitaire qu’il avait acheté à la Bastide? Jean-Xavier savait qu’il lui

manquait du courage pour affronter cette ambiguïté.

De toute façon, elle était introuvable. C’était l’heure du dîner. Des rangées de maîtres d’hôtel le conduisirent

à sa table. Des œnologues et des nutritionnistes se succédaient pour le conseiller. Il écouta une harpiste, un

quatuor à cordes, un trio brésilien. Il dégusta des violets de roche, des palombes grises, des fruits exotiques,

et des herbes alpines. Il était tellement choyé, qu’à aucun moment, la solitude ne lui pesait. À onze heures du

soir, il monta dans sa chambre et se réfugia dans un long sommeil sans rêves.

Il fallait attendre le petit-déjeuner, le lendemain matin, pour qu’il commence à s’apercevoir que quelque

chose n’allait pas dans son séjour de rêve. Il était dix heures, il faisait un temps impeccable, et on servait le

petit-déjeuner sur la terrasse surplombant la piscine. Il y avait six buffets — fruits, fromages, viandes, œufs,

poissons et pains, un pour chaque — et des phalanges d’hommes toqués en blanc cuisaient des œufs,

pressaient des oranges, ou taillaient du jambon. Des nappes blanches, des bouquets de fleurs, du cristal, de

la faïence et de l’argent garnissaient les tables.

Mais toutes ces tables étaient vides. Il y avait des dizaines de serveurs, mais il eut beau regarder partout, il

ne vit aucun client, personne. Il était seul ; tout seul.

Peut-être les gens se lèvent-ils de bonne heure ici, se rassura-t-il. Après tout, dans le show-biz, on est obligé

de se coucher très tard. Sans doute, les stars profitaient des vacances pour apprécier le calme matinal et

s’exercer à l’air pur. Mais la piscine aussi était vide. Très certainement, l’environnement montagnard incitait à

entreprendre de grandes excursions. En pensant à la soirée de la veille, pourtant, Jean-Xavier dut s’avouer

qu’il n’y avait pas aperçu le moindre client non plus. Il avait été tellement impressionné par le luxe se

déployant autour de lui, que cela ne l’avait point frappé.

Pendant tout l’après-midi, Jean-Xavier marinait dans l’inquiétude. Il investigua l’ensemble de l’hôtel et des

jardins, en espérant d’y trouver des clients. Il fouilla, en cachette, les registres de l’hôtel. Il s’introduisit même

dans les caves et les magasins — d’interminables tunnels insalubres. Mais, partout il n’y avait que des

serveurs, des femmes de chambre, des jardiniers, des barmans, des coachs, des masseurs, ou des

musiciens. Tous souriaient sereinement, et le saluaient avec déférence.

Il ne fallait surtout pas montrer son angoisse, et encore moins sa déception. Il devait faire comme s’il trouvait

normal d’être l’unique client de l’hôtel. Après tout, pour rien au monde il ne ressemblerait à un paparazzi, à

un badaud venu se délecter de la compagnie des stars. Non, il était temps de comprendre une bonne fois

pour toutes que, désormais, la star, c’était lui — et quoi de plus flatteur que d’en être la seule ?

Mais le soupçon ne le lâchait plus. Il goûta à peine au repas du soir, avalé hâtivement, et il fut passablement

désagréable avec le personnel, qui pourtant se pliait en quatre pour le satisfaire. Et si c’était à cause de lui

que l’hôtel était vide ? Johnny, Pascal, Thierry, Céline, avaient-ils eu vent de son projet de séjour ? Avaient-

ils annulé leurs vacances parce que c’était amplement suffisant de le voir au boulot ? S’était-il trahi, sinon par

une confidence, du moins par une attitude trop sûre de lui ? Ne subodoraient-ils pas qu’il devait logiquement

commencer à lorgner vers La Bastide, au stade de sa carrière où il en était arrivé, comme tout parvenu un

brin sophistiqué ? Et à partir de ce moment-là, ne fallait-il pas l’éviter de toute urgence, lui, le vulgaire,

prétentieux et prévisible ?

Il se vautra dans l’un des immenses fauteuils sur la véranda, entre la terrasse donnant sur le lac, et le grand

salon voûté. Une tisane le calmerait, pensait-il. Des flambeaux étaient allumés sur le fronton de l’hôtel, et il

aimait leur miroitement dans les vaguelettes du lac. On entendait siffler une légère brise ; il eut moins chaud.

Mais là encore, son œil fut captivé par les rangées et rangées de fauteuils vides. Les hommes en blanc

avaient l’air solennel et absent, comme s’ils accomplissaient une chorégraphie sans musique.

Jean-Xavier ne tenait pas en place, se grattait le dos et regardait sa montre. Peut-être serait-il plus à l’aise

dans sa chambre. Mais comment se lever et quitter le salon sans être aperçu, quand vingt serveurs vous

épient, parce qu’il il n’y a rien d’autre à voir, puisque vous êtes l’unique personne assise ? Il ne voulait

toujours pas laisser transpirer son angoisse, mais il comprenait bien qu’il était ridicule de croire pouvoir partir

de ce salon sans pour autant se faire remarquer.

Il était temps de prendre son courage à deux mains. La question était tellement évidente qu’il devenait

difficile de la poser, mais enfin il attrapa le premier serveur venu, en respirant un grand coup et en tentant de

détendre ses épaules :

« Pourquoi n’y a-t-il aucun client à part moi ? Je voudrais bien savoir, » balbutia-t-il.

« Nous sommes dans l’entre-saisons, monsieur Albert. Les clients n’arrivent que demain. N’avez-vous pas

remarqué que nous faisons l’inventaire ? »

« Mais pourquoi m’avez-vous pris, si l’hôtel est fermé ? Vous me prenez pour un cobaye ? Un client de

rodage ? » s’exclama-t-il avec une indignation grandissante.

« Non, monsieur. La direction nous avait prévenus : exceptionnellement, il y aura un client. Depuis des

années, elle espérait vous recevoir. Vous étiez le seul à ne pas vous trouver dans le Livre d’Or. Alors, même

si votre séjour tombait effectivement dans une période de fermeture, la direction n’aurait pas osé vous

décevoir. »

Pour un moment, le discours du serveur rassura Jean-Xavier. Ils allaient tous venir demain, pensait-il, et ses

vacances finiront par se dérouler comme prévu. Certes, il aurait aimé ne pas être le premier client de la

saison : cela lui donnait un genre appliqué, premier de la classe, et il croyait avoir appris depuis longtemps

qu’il fallait savoir se faire désirer. Qu’allaient-ils dire en voyant Jean-Xavier, planté en cachette pour épier

leur venue, l’un après l’autre ? Peu importe, au moins il ne serait plus seul.

L’accalmie fut de courte durée : à peine refermée la porte de la chambre, l’angoisse s’empara à nouveau de

Jean-Xavier. Et si le serveur mentait ? Ne pas heurter l’amour-propre de ses clients — n’était-ce pas le

b.a.b.a du serveur ? L’évidence s’imposait : tout le monde boudait cet hôtel, désespérément démodé à

présent. Jean-Xavier s’était encore trompé d’époque. Plus personne ne venait ici : pourquoi faire son coming

out de has been, se foutre tout nu comme un ringard de chez ringard ? Et lui, en plus, le faisait sans qu’il y ait

personne dans l’assistance ! Après tout, ce fameux dépliant avait plus de dix ans, sans parler des rumeurs,

de ces prétendues soirées mondaines clandestines. Résolument, il n’y avait que lui pour s’obstiner à

poursuivre un rêve aussi périmé.

Le lendemain matin encore, ces pensées déprimèrent tellement Jean-Xavier, qu’il ferma les volets pour ne

plus sortir de sa chambre. Le petit-déjeuner croupissait sur la commode, intouché. Tout juste se résolut-il à

se masturber en pensant aux heures passées avec Jacqueline dans la grotte ; mais à vrai dire,

l’enthousiasme n’était point au rendez-vous. Voir la maigrelette tache de sperme s’incruster sur les initiales

dorées qui ornaient son beau peignoir en mousse le fit pleurer. Dans une crise de rage, il alla jusqu’à

déchirer le vieux prospectus qu’il avait tant chéri auparavant.

En milieu d’après-midi, il jeta quand même un regard à travers les persiennes de sa corniche vitrée. Deux

étages plus bas, sur la pelouse jouxtant la piscine, une réception se déroulait ; des grappes de gens se

pressaient autour d’immenses bols en cristal où l’on servait du champagne à la louche. Le serveur n’avait

donc pas menti. Il n’était plus seul, on avait levé sa quarantaine.

Jean-Xavier se doucha et se rasa. L’heure de sa grande entrée en scène avait enfin sonné. Il était prêt

depuis trop longtemps. Le miroir lui enseigna pourtant le contraire : les larmes avaient raviné ses yeux, la

branlette l’avait ramolli. Nulle part il ne décelait la virilité requise pour affronter Jennifer ou Sandra. Une

bonne dose de sommeil récupérateur s’imposait d’urgence.

À peine Jean-Xavier avait-il réussi à enterrer sa tête sous les draps après maintes manœuvres, il entendit

frapper à la porte. Ne pouvait-on pas le laisser dormir ? Il fouina aveuglément pour s’écraser sous son

oreiller. Le tapotement à la porte continua. Il fallait qu’il se repose : il se boucha les oreilles.

Ce n’était d’aucun secours. Une véritable rumeur traversait la porte à présent, comme si plusieurs personnes

frappaient en même temps. On entendait des bruits de bottes, des invectives, des coups de poing. Jean-

Xavier se crispa de peur.

La direction de l’hôtel avait-elle décidé de l’expulser ? C’étaient-ils aperçus, qu’en fin de compte, Jean-

Xavier était trop peu important pour rester ici ? Ne ferait-il pas tache devant les habitués ? La direction en

avait certainement honte, et il fallait l’éliminer avant qu’il cause davantage de dégâts. Comment le confondre

avec une star, lui, un contremaître de la variété parmi mille ? Un petit parolier de plus, avec la contrefaçon

comme seule expertise ?

L’agitation devant sa porte se poursuivit encore pendant une heure ou deux. Jean-Xavier n’osait pas sortir

de sa chambre. Vers quatre heures, alors que le calme était revenu, le téléphone sonna. C’était la direction :

ils lui présentaient toutes leurs excuses. Tenir secrets les numéros de chambre de leurs clients, c’était leur

premier commandement depuis toujours. La femme de chambre qui avait mouché son numéro de chambre à

un tour-opérateur néerlandais avait été licenciée sur le champ. Le car de touristes sud-coréens n’aurait

jamais dû arriver à la Bastide. De toute façon, La Bastide n’était pas un hôtel pour touristes. L’évacuation des

trente Coréens qui pique-niquaient devant sa porte s’était faite sans heurts, et le car avait déjà rejoint l’A6

pour retrouver Amsterdam dans la nuit. Mais, quel beau succès en Asie du Sud-est, tout de même,

félicitations ! Cela se devait d’être fêté au champagne !

Tout cela rassura Jean-Xavier, et vers cinq heures de l’après-midi, il s’endormit enfin. À huit heures, il était

entièrement restauré : ses traits s’étaient raffermis, son teint avait repris des couleurs ; dans le miroir, il vit que

ses yeux brillants ressemblaient à nouveau à des lames aiguisées.

C’était une chaude soirée d’été. Jean-Xavier restait nu sous le costard gris qu’il s’enfila rapidement : il voulait

se sentir le plus détendu possible. En descendant le grand escalier, le frôlement du tissu sur sa peau

reposée l’excita : enfin était-il redevenu lui-même.

L’hôtel, effectivement, était plein. Il se dirigea tout droit vers le bar ; il était sûr d’y trouver tous ses potes. Il

fallait écarter pas mal de dos pour accéder au comptoir et commander sa vodka-tonic, mais quand il sirotait

enfin son cocktail, Jean-Xavier se rendit compte qu’il ne connaissait personne dans cette foule. Les filles

étaient jolies, leurs échines, dénudées et leurs décolletés, profonds. Les hommes étaient bronzés et

musclés, avec des sourires carnassiers à souhait. Mais aucune de ses têtes ne parlait à Jean-Xavier.

Au dîner, il n’en était pas autrement. Jean-Xavier examina toute la salle, petit groupe par petit groupe. Il ne

reconnut personne. Ça circulait de table en table, on rigolait, on batifolait, on échangeait des coups d’œil ;

c’était glamour, extravagant, mais bon enfant. Pourtant, de loin en loin, aucune célébrité certifiée.

Jean-Xavier se sentait perdu dans cette foule. Des filles lui faisaient des œillades, on le commentait en se

retournant vers lui. Visiblement, ces gens n’ignoraient pas qui il était, peut-être même l’appréciait-on. Mais

Jean-Xavier ne savait pas à qui ni de quoi parler. Pourquoi Pascal, Daniel, David et tous les autres l’avaient-

ils ainsi abandonné ? Dans quel hôtel étaient-ils allés ?

La fête battait son plein quand Jean-Xavier décida de se coucher. Ce n’était pas pour cette fête-là qu’il était

venu. La Bastide n’était pas cet hôtel mythique dont il avait rêvé, mais un vulgaire hôtel de jeunes riches

quelconques, au luxe tapageur. Il s’était trompé d’adresse. Avait-il écrit des centaines de chansons mièvres

pour cela ?

Pourtant, il se souvint du livre d’or. Une longue liste prestigieuse n’y précédait-elle pas sa signature ? Ne

pouvait-il pas patienter humblement en jouissant du confort et de la beauté du lieu ?

Mais les jours suivants, aucune nouvelle tête ne se fit voir non plus.

Un soir au dîner, il osa enfin se confier au maître d’hôtel.

« Excusez-moi, Johnny ne vient pas cette année ? »

Le maître d’hôtel eut un regard amusé.

« Johnny, mais quel Johnny ? »

« Mais je veux dire, Pascal Obispo, ou Pamela Anderson, Véronique, Pierre, Guy, Hugues, Sylvie ? »

Il s’étouffa presque, tant il y avait de noms qu’il voulait prononcer.

Le maître d’hôtel, quant à lui, éclata de rire :

« Ah, Johnny, Johnny Hallyday, c’est ça ? Oui, oui, je me souviens. Mais enfin, ils ne viennent plus, tous ces

gens-là. C’est de la préhistoire. »

Et il continuait de pouffer.

« Comment, ils ne viennent plus ? Ils ont trouvé mieux ? »

Le maître d’hôtel croisa ses bras en prenant un air suffisant.

« Mais enfin, où vivez-vous ? Ils sont out, has been terminé : leur dossier est clos. Qui parlerait encore de

Johnny, Obispo, Anderson ? C’est fini, tout juste s’ils peuvent encore se payer Saint-Trop’. »

Jean-Xavier en restait ébahi. De toute évidence, si eux, Johnny, Pascal et Co., étaient has been, qu’en était-il

de lui-même ; lui, qui ne souhaitait rien tant que passer ses vacances en sirotant des cocktails avec Pamela

Anderson au bord de cette foutue piscine. Pourquoi l’admettre ici, alors qu’il n’était que le palefrenier de ses

reliques désormais interdits de séjour ?

Il n’osait plus regarder les gens dans la salle. Qui étaient-ils, qu’avaient-ils, avec quoi avaient-ils réussi à

buter Ophélie, David et Vanessa hors des feux de la rampe ? Qui connaissaient-ils ? Certainement, ils

voyaient en lui un intrus, une relique moisie à souhait. C’est vrai, à trente-neuf ans déjà, c’était absurde de

vouloir encore être quelqu’un ; mais maladroit comme il l’était, ayant mis trente-neuf ans pour y arriver, avait-

il d’autres choix ? Par peur d’être reconnu, Jean-Xavier baissa la tête – ou craignait-il toujours le contraire ? Il

ne savait plus ce qui était pire,— être connu ou pas— et il eut, pour les quinze prochaines minutes, comme

seul vis-à-vis, une soupe givrée de menthe thaï à l’effiloché de homard et son infusion d’oursins.

Quand il leva enfin la tête, il se sentit impuissant face à la haine qui commençait à affluer dans ses yeux.

Ceux qui s’amusaient bruyamment là-bas faisaient partie d’un club qui jamais ne l’accepterait. Ils l’avaient

déjà ridiculisé à présent. Comment lui, qui travaillait dans le show-biz, s’était-il laissé bluffer par ces tricheurs,

qui avaient réussi à se faire connaître sans que personne ne le sache ?

Cette nouvelle garde, que pouvait-elle bien penser de lui ? Il n’était qu’un ringard à abattre. Tous, ils

chuchotaient et se moquaient de lui, il n’y avait pas de doute à cela. Jean-Xavier ne pouvait plus réprimer

l’agressivité qui montait en lui.. Il lui fallait illico un whisky : il tremblait, et sa tête était devenue rouge

Le dos courbé, résigné et presque honteux, Jean-Xavier délaissa le vacarme festif de la salle à manger et se

réfugia au bar, encore désert.

Ses coudes aplatis sur le zinc, il gesticula en direction du barman, qui l’ignorait. Il se mit à paniquer :

« Vous n’osez pas me regarder ? »

Le barman était occupé à faire sa vaisselle.

« Vous savez pourquoi je suis ici ? »

« Mais, Monsieur, vous êtes Jean-Xavier Albert, le fameux parolier. « Juste un homme «, tout le monde

connaît. »

C’était du baume au cœur.

« Et Johnny, Valentino, Sylvia, vous connaissez aussi ? Dites-moi ! »

« Mais bien sûr, ça fait trente ans que je tiens le bar ici, Monsieur. L’époque des stars, je peux vous dire, je

l’ai connue. Et comment ! Il y en avait tant qui s’était accoudé à ce bar ! Ah non, je ne suis pas comme eux »,

continua-t-il, envoyant, avec sa main gauche, un geste méprisant aux jeunes qui venaient de s’approcher du

bar, « pas comme eux du tout. »

Le barman laissa tomber ses épaules et sa contenance

« Ils ne connaissent plus rien, ne respectent plus rien. C’est vrai, c’est malheureux, mais les stars, c’est

fini. Ça ne les intéresse plus, les jeunes. Chacun veut être sa propre star. »

Il prit une mine dégoûtée.

« C’était fini le jour où on a importé le karaoké, » le barman se lamenta-t-il. « Et le reality-show en était le

coup de grâce. »

Il sortit une bouteille de whiskey particulièrement prestigieuse, et deux verres avec :

« Allez, buvons tous les deux à la nostalgie. »

Au fond du bar, il y avait un blondinet trop joufflu qui ne cessait de regarder Jean-Xavier, et de lui envoyer

des sourires aguicheus. Il était accompagné par trois filles assez éméchées et dénudées qui se débattaient

avec les crises de fous rires. Pourquoi ce blond s’intéresserait-il à lui, se demandait Jean-Xavier ? Il semblait

même lui faire signe. Jean-Xavier leur tourna tout de suite le dos, et rebroussa chemin pour aller se coucher.

Mais au brunch du lendemain matin encore, le blond lança ses œillades vers Jean-Xavier. Vers midi, enfin, il

vint l’accoster :

« Salut, je suis Rick. Je vois que tu es tout le temps seul. Nous sommes toute une bande de copains, viens

nous rejoindre. On s’éclate bien. »

Effectivement, les filles se tordaient encore de rire. Ce Rick, malgré son aire scandinave, parlait marseillais.

Un chanteur de boy’s band, peut-être ? Il le regarda d’un air incrédule. Comment avait-il fait pour venir ici ?

Assurément, Jean-Xavier n’était pas du même monde. Un temps passa, blanc et inconfortable.

« Allez. Ben, tant pis si tu ne veux pas, les vacances c’est là pour s’éclater. Moi, toute l’année, je bosse, et je

ne vais pas m’emmerder pendant les vacances, avec des mecs comme toi qui te fixent des yeux et ne disent

rien. Allez, zoo. »

Jean-Xavier demeura planté comme un clou alors que le blond rejoignit sa petite bande. Il était peut-être

temps de partir, il ne se sentait pas chez lui ici. Il restait encore quatre jours sur son forfait payé d’avance. Et

qu’allait-il raconter à sa femme ? Il pouvait toujours se réfugier à Saint-Tropez, pour trois jours, histoire de

s’assurer que tout y était encore comme avant.

En sortant de ces pensées, il se rendit compte que c’était en pointant leurs index vers lui que la bande du

blond se fendait de rire. C’est vrai, cela faisait cinq minutes qu’il était planté là sans rien dire, alors qu’autour

de lui le brunch se transformait doucement en fête. Le blond se mit à hurler avec une voix de stentor :

« Oh, keck, pour qui tu te prends ? T’es trop bien pour nous ? Tu n’es qu’un homme, comme tout le monde.

Viens un peu au karaoké, et apprends à chanter « Juste un homme » ! Ça te ferait du bien. »

Toute la table se mit à chanter sa chanson. Ce fut une cacophonie épouvantable ; ils chantèrent en même

temps dans cinq tonalités différentes au moins. Les filles criaient comme des louves, et les garçons étaient

fiers de placer des rots dans la ligne de basse.

Jean-Xavier aurait voulu dire quelque chose, mais ses mâchoires tombaient, une tétanie faciale le rendait

muet. C’était sa chanson, c’était à lui, sa propriété intellectuelle, il l’avait écrite tout seul ! Ils ne pouvaient pas

là voler comme ça, sans le reconnaître, sans admettre qu’il était spécial, hors du commun, pas comme eux,

différent, unique ! Ils ne pouvaient pas la massacrer comme cela, il existait des lois, le droit d’auteur, c’était

écrit, et l’auteur c’était lui !

Mais il n’y avait rien à faire : seul un fluet filet de voix sortait de la gorge de Jean-Xavier ; plus il la forçait, plus

sa voix devenait haute et faible. On aurait dit un garçon de chœur le jour où il commence sa mue.

L’assistance entière finit par rejoindre la chorale. Ensembles ils entonnaient :

« Comme Adam j’ai mangé la pomme

Comme Hannibal j’ai marché sur Rome

Mon buste n’est pas en nickel chrome

Je suis juste un homme, juste un homme ».

On aurait dit un hymne martial. Jean-Xavier continuait de crier :

« Mais c’est moi, l’auteur. L’idée, c’est la mienne. C’est mon succès. Bien à moi. Mais arrêtez, laissez-moi

vous parler de ma chanson ! »

Il n’y avait désormais plus la moindre chance que quiconque l’entende.

La voix de Jean-Xavier s’affaiblit encore. Il ne savait même plus ce qu’il hurlait. Peut-être s’était-il déchiré

une corde vocale. Davantage de bave que de mots sortait de sa bouche. Tout le monde chantait sa chanson,

et personne ne voulait savoir qui il était.

Un grand et épais verre de jus d’orange se trouvait dans la main de Jean-Xavier. Il le serrait compulsivement.

Il n’arrivait pas à le briser, et ses cartilages lui faisaient mal. Il fallait qu’ils s’arrêtent. Tout de suite. Il étira son

bras comme un lanceur de javelot. Le verre fit une trajectoire parfaite et finit sur le menton du blond. Il fallait

que leur chant s’arrête. Complètement. Il fallait du silence. Il y avait aussi son assiette, le plateau d’huîtres,

les bouteilles de champagne. Ils volèrent en éclats. Mais la musique n’en devenait que plus forte. Jean-

Xavier s’empara des couverts et s’approcha du groupe. Après tout, il n’était qu’un homme, lui aussi. Il ne

savait plus contre qui se battre. Tout le monde se jetait sur Jean-Xavier. Il se débattait comme il le pouvait.

Alice Albert était une femme discrète. Elle n’aurait jamais fait étalage de ses états d’âme— et là résidait toute

sa fierté. Jamais, non plus, elle aurait mis ses désirs avant le service aux autres. C’était donc sans le moindre

commentaire et sans le moindre reproche qu’elle était allée récupérer son mari, campé dans une modeste

pension de famille d’un hameau des Alpes-de-Haute-Provence, La Javie, situé qu’à quelques centaines de

mètres d’un hôtel à la réputation sulfureuse, La Bastide.

Pourtant, il y avait quand même de quoi faire un scandale. En tout, une trentaine de points de suture

garnissaient le corps de Jean-Xavier.

L’hôtel n’avait pas jugé nécessaire de le faire hospitaliser. Leur médecin attitré désinfecta les plaies, les

cousit, et mit Jean-Xavier au repos à la pension d’à côté. Les plaies s’étaient mal refermées, et elles

regorgeaient de pus : on risquait la surinfection, et la gangrène par la suite. Cependant, la médiatisation

qu’une hospitalisation impliquait était à éviter absolument : ce n’était pas le premier incident de ce genre, loin

de là. Alain Delon, Stormy Bugsy, Michel Houellebecq et Mireille Dumas avaient subi un sort semblable.

Mais, non, Madame Albert n’avait pas la moindre intention de poursuivre la S.A.R.L « La Bastide ». Encore

moins pensait-elle à accuser son mari de sa naïveté, de son arrogance, et de son immaturité qui frôlait la

stupidité, sans même parler du manque d’égards flagrant qu’il portait à sa femme en rêvant sans cesse de la

tromper.

Non, tout cela n’effleurait pas l’esprit de Madame Albert. Elle l’aimait, son Jean-Xavier, et elle ne voulait pas

d’ennuis. Elle l’aimait, avec ou sans sutures, star ou pas, car, n’est-ce pas, comme le dit la chanson, il était

« juste un homme ».

 

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