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Ma Vie avec lui

À la différence de la plupart de mes congénères, je n’ai jamais été seul. Jamais. Et je ne comprends pas que

l’on puisse chercher la compagnie pour fuir la solitude. Moi, au contraire, c’est en compagnie que j’ai

l’extrême et rare bonheur de me sentir un peu plus seul. Juste un tout petit peu plus. Car au moins, avec les

autres, il n’y a pas cette insupportable familiarité. Je ne connais pas toutes leurs répliques à l’avance –

comme avec lui. Certes, parfois ils m’agacent, je les trouve insolites, ou – comble de l’enchantement – je me

sens incompris. Mais alors je me sens différent, et il y a comme une auréole de solitude qui doucement vient

se poser sur moi.

Mais avec lui, cela n’arrive jamais. On se connaît par cœur. Depuis toujours il me colle aux basques, à la

peau même. Je n’ai pas de souvenir de ne pas avoir été en sa compagnie. Il a toujours été là.

En revanche, je me souviens très bien du temps où je n’existais pas, ou pas encore. Quel délice d’y penser !

Les philosophes prétendent que cela est impossible : avant d’exister, on n’a pas encore d’organes

sensoriels ; faute d’expérience, il n’y aurait rien dont on puisse se souvenir. Mais justement ! C’est de ce rien

dont je me souviens ! Un rien d’une extraordinaire vivacité, d’une extraordinaire plasticité : un immense bol

d’air frais. Il alimente mes rêves pendant des heures.

Bien sûr, je triche un peu : je me dis, pour me consoler, qu’au temps où je n’existais pas, lui n’existait pas non

plus, que n’existant pas, j’étais seul, vraiment seul. Mais il est probable qu’il était déjà là, collé à moi, me

serrant, m’étouffant de sa non-existence. Tous les deux, nous baignions dans la non-existence ! Quelle

horreur ! Je devrais bien me rendre compte que la fuite dans le non-être ne résout pas le problème de sa

présence. Mais il se peut que – pour paraphraser Joe Dassin – si je n’existais pas, il existerait quand même !

Je serais débarrassé de lui, tranquillement installé dans mon néant bien à moi. Mais je ne supporterais

probablement pas l’humiliation de le voir parcourir le monde sans pouvoir l’importuner.

S’il est vrai que nous avons toujours été ensemble, peut-être m’a-t-il fallu un peu de temps pour remarquer

sa présence. Ce qu’on appelle habituellement le bonheur de l’enfance n’est rien d’autre qu’un état

d’engourdissement où le monde extérieur ne nous atteint pas. Ainsi, pendant un certain temps, sa présence

me gênait si peu, que c’était comme s’il n’était pas là.

Mais c’est un tenace gaillard. Voyant que je faisais comme s’il n’était pas là, il s’est mis à se braquer, à

systématiquement se mettre en travers de mes projets, afin que je trébuche sur lui et sois contraint de lui

donner la reconnaissance qu’il croit mériter.

Cela commença quand j’avais quatre ou cinq ans. Je n’ai jamais aimé le sommeil –  état peu propice aux

envolées spirituelles – et, pour me venger de mes parents, qui me forçaient à me coucher tôt, j’avais pris

l’habitude de me lever de bonne heure. Pendant ces moments, je me sentais léger comme jamais, je n’étais

aux ordres de personne ; j’étais le véritable maître de maison.

Ainsi, je sautillais dans la cuisine, jonglant avec les toasts et jouant au basket avec le grille-pain, quand

j’entendis les hurlements de ma mère : « lève-toi fils, si tu gaspilles toutes tes matinées comme ça, jamais tu

ne deviendras quelqu’un. » Je sursautai machinalement, craignant d’être puni pour mes bêtises.

Mais  même en passant par la cuisine, ma mère ne semblait pas me remarquer. Elle continuait à hurler :

“ « Fils, on se réveille. Debout. »

Une pensée curieuse traversa alors mon esprit : et si je croyais seulement m’amuser dans la cuisine, si en

réalité, je dormais encore, recroquevillé sous mes draps ? 

Il fallait que je sache. Pour ne pas attirer l’attention de ma mère, sur la pointe des pieds j’escaladai la fenêtre

de la cuisine, et traversai le petit jardinet qui la séparait de ma chambre. Là, doucement, j’entrebâillai les

volets mi-clos.

Le spectacle qui s’offrit à moi me glaça d’horreur. Il y avait bien quelqu’un dans mon lit. Il portait le même

pyjama vert que moi. Il avait la même coupe de cheveux. Il était juste un peu plus gros que moi. Il avait l’air

veule et sûr de lui. Il ne dormait pas, regardait fixement le plafond.

Je me précipitai dans la chambre. D’abord, je retirai les draps, pour le contempler dans toute son étendue.

Puis, en m’éloignant le plus possible, j’avançai juste mon index, pour vérifier qu’il était bien en chair et en os.

Et, sans me soucier d’être surpris par ma mère, je me mis à le rosser de coups, avec mes poings, pieds,

coussins, charentaises, lampes et livres – tout ce que je pouvais trouver.

Mais lui, le plus simplement du monde, se leva, se frotta les yeux, et alla s’installer dans la cuisine, sans rien

dire. J’étais obligé de le suivre, juste pour le voir manger mes toasts.

Pendant un temps, j’avais réussi à calmer l’horreur qu’il m’inspirait, et concocté un stratagème.  Ne pouvais-

je pas m’en servir, en faire mon esclave ? Ne pouvais-je pas m’évader en toute tranquillité la nuit, puisque

lui, le dormeur, était le parfait alibi ? Ne devais-je pas être ravi que personne ne remarque mes escapades

matinales, puisque son ronflement remplissait toute la maison ?

Mais c’était bien pour avoir ma peau qu’il était venu déranger mon enfance paisible. Pire, c’était être ma

peau qu’il voulait. Désormais, si je me levais à six heures, lui, il se levait à cinq, me secouant dans mon

sommeil, réveillant mes parents, salopant les toilettes avec sa diarrhée, juste pour me signifier qu’il existait,

qu’il avait le même droit à être moi que moi-même, lui, l’intrus.

C’est du moins la version avec laquelle je défends mes intérêts vis-à-vis de lui. C’est cela, notre vieille

dispute : qui était là d’abord ; qui est propriétaire et qui est locataire ; qui, le premier a planté son drapeau en

disant : ici, c’est chez moi. Comme Israël et Ismaël, nous avons deux notions distinctes de l’antécédence.

Quand je dis qu’au moins dans les premières années de mon existence, je n’étais pas conscient de sa

présence, il me répond en ricanant : c’était lui le premier, parce que moi, en ces temps-là, j’étais lui ! Selon

lui, je suis un usurpateur d’identité, pire, j’usurpe une identité qui n’existe pas ! Il n’y aurait que lui qui existe,

je ne serais qu’une excroissance fantomatique, une pustule spiritualiste, un eczéma qui se prend pour une

personne à part entière ! Il irait presque jusqu’à me dire qu’il m’a seulement rêvé, c’est tout, alors que – je le

sais parfaitement bien – j’en suis le seul capable : le rêve, c’est mon monopole. Ce n’est vraiment pas son

truc.

Oui, il est drôlement pratique. Prenez le rangement. Certes, ce n’est pas mon fort, mais je peux passer des

heures à dessiner les plans de ma maison – avec une précision d’architecte – avant de calculer le meilleur

ordre dans lequel agencer mes affaires. Au millimètre près, je mesure chaque recoin, chaque étagère, et je

soustrais chaque moulure ! Mais lui, il n’en a rien à faire de mes plans ! Il jette nos affaires à tout va, à la

ronde, autour de lui. Et le pire, c’est qu’il retrouve tout ! Toujours ! Alors que moi, je me traîne de pièce en

pièce, trébuchant sur les chaussures et les tasses qu’il a disposées par terre. Je m’arrache les cheveux en

essayant de comprendre la logique de son rangement. Mon seul recours consiste alors à lui rappeler que ce

sont mes affaires, qu’il a aussi peu le droit de les ranger que de les égarer. Mais lui, il est tellement malin

qu’il ne répond même pas à cette appropriation mesquine : comment savoir ce qui appartient à lui ou à moi ?

Calmement, il me répond que comme il est seul capable de trouver des affaires, il devrait être le seul habilité

à les ranger. Et là je capitule : comment pourrait-on donner la responsabilité du rangement à un handicapé

de la trouvaille ?

Ainsi vont nos jours : c’est une dispute perpétuelle. C’est fatigant et absolument inutile : de toute façon, nous

savons d’avance que c’est moi qui ai raison, et que c’est lui qui gagne. Mais ces rixes, je suppose que le bon

fonctionnement de notre métabolisme en dépend. Au fil des années, nous avons trouvé des stratégies, des

petits jeux, permettant de mettre l’autre hors-jeu : et je dois avouer que l’on s’amuse pas mal.

Il est vrai que nous avons des passions communes. Par exemple les mots : ce n’est pas du tout un

intellectuel, mais il adore ça. Tout le monde croit que c’est avec les oreilles que l’on déguste les mots, mais

lui le sait, c’est avec la bouche. De temps en temps, je vais en ville, et je lui ramène des mots, mes joues

explosent, tellement elles sont remplies de mots. Rien de mieux que les couloirs du métro pour cela : il raffole

des publicités. Arrivé à la maison, je les recrache une à une, et lui se tord et fait des cabrioles en tous sens. 

Parfois, devant de telles scènes, je ne sais plus où me mettre, ou je m’enferme dans les cabinets en

attendant que ça passe, un peu accablé par son absence d’esprit critique. N’est-ce pas à cause de gens

comme lui que les multinationales nous dominent aujourd’hui ? Mais dans le fond, je suis attendri par son

infantilisme et me dis que s’il est si facile de lui faire plaisir, il ne peut pas être un ennemi si redoutable. La

preuve : après chaque séance de publicité, il est docile pour quelques heures, il se couche à mes pieds

comme un chien, remue sa queue, et me laisse tranquille.

Il y a un autre sujet qui nous met d’accord : les femmes. Étonnant, me diriez-vous, puisque nous avons tout

d’un couple d’homosexuels. Mais justement, nous sommes un vieux couple homosexuel, et la seule chose

qui puisse sauver de la routine et de l’éreintement, c’est une infidélité radicale, non seulement à son

partenaire, mais aussi à ses pratiques sexuelles habituelles. De fait, aucune femme n’a réussi à nous

séparer, ni même à s’installer durablement dans un ménage à trois. Entre nos scènes de ménage et nos

complicités honteuses, il n’y a pas de place, je l’avoue, et non sans contrition.

Les rares fois où nous avons réussi à nous mettre d’accord sur une femme étaient les seules où nous

parvenions à nous oublier l’un l’autre. Nous ne pensions plus à l’autre, mais seulement à la femme en face.

C’était presque comme si l’autre disparaissait, ou si lui et moi devenions la même personne. Au lit, nous

sommes une paire imbattable ! Je commande, il obéit ; il exécute, et je regarde – je suis un tantinet voyeur,

lui adore le labeur. Les meilleurs moments sont peut-être ceux où je le laisse faire en toute tranquillité,

dégustant juste les vaguelettes de plaisir qu’il me sert sur un plateau. Qu'est-ce que je l’admire pour son

endurance ! Qu’est-ce qu’il m’admire pour mon imagination ! Et aucune femme n’a compris le secret de nos

prouesses…

Mais que de tractations pour en choisir une ! Des négociations des heures durant sur la méthode à

employer ! Moi, je parle pendant des heures, j’essaye d’être drôle ou cultivé, et lui me dit que s’il n’avait pas

mis la main aux fesses à temps, elle serait partie en courant. Parfois, je deviens encore plus pédant, juste

pour l’embêter – après quoi il me fait la tête pendant des semaines pour l’avoir empêché de conclure. Je sais

qu’il serait dans notre intérêt à tous les deux de le laisser faire, lui et ses méthodes rustiques.

Mais quels cageots devrais-je me taper alors ! Et quelle monotonie !… Car lui, il est fidèle. Tout ce qu’il veut,

c’est sa partie de jambes en l’air quotidienne. L’évasion, la fantaisie, l’aventure : autant de vocables qu’il ne

connaît pas. Et la beauté : rien à faire. Lui, il les sélectionne à l’infrarouge : il n’y a que les formes qui

l’intéressent. Pas besoin de lumière pour cela. Grande bouche, gros seins, grosses fesses ; et puis, on ne

bouge plus.

Je sais que la sagesse, c’est lui qui la détient. Moi, je n’aime que les excès, les exploits ; lui, il sait

exactement ce qu’il veut. Parfois, je veux faire l’amour avec trois femmes différentes dans une journée : lui se

braque, fait la grève… il a ses valeurs.

Mais quand je rêve d’une blonde hautaine, d’une intellectuelle un peu hystérique, d’une femme un peu

fluette, il devient insupportable. Tout est bon pour me mettre des bâtons dans les roues : il me fait dire des

horreurs publiquement, me fait renverser des bouteilles de vin, tacher ma chemise de sauce bolognaise –

quand ce n’est pas le tailleur de la demoiselle. En plein rendez-vous galant, il me donne la diarrhée ou me

fait vomir. Tout ça parce qu’il ne veut pas que je goûte aux plaisirs de la séduction : la main aux fesses seule

est permise, et c’est son privilège.

Certes, je suis excessif, et je préfère l’idée des choses à leur réalité, leur image à leur sensation. Chez moi,

chaque sensation provoque une nouvelle image, et je sais bien que s’il n’était pas là pour me surveiller, je

me perdrais dans la spirale infinie du désir inassouvible. Si ce n’était pour lui, je serais un être détruit, à force

de m’être dispersé et risqué dans l’impossible. Mais il me faut aussi un peu de liberté, et ça, il ne veut pas le

comprendre – je commence à soupçonner qu’il ne connaît même pas ce mot.

Seulement, quelquefois, je parviens à le prendre à son propre piège, et à me garantir quelques heures de

liberté. Pour cela je lui fais à manger. Des pâtes, de la viande, des sauces à la crème, du chorizo, tout cela

relié par d’innombrables fils de gruyère fondu. Et là, il ne peut s’en empêcher, et il mange, il mange, et il

mange encore.

J’arrête de le gaver juste avant le moment où il faudrait appeler les secours. Je le laisse s’affaler sur le

canapé : il ne bouge plus.

Et là le miracle se produit : tout doucement, je peux m’en aller. Lui, il macère dans sa somnolence. Et moi, je

m’élance. Centimètre par centimètre, je grimpe le long du mur. Je savoure chaque millimètre d’altitude

gagné par rapport à lui. Lui qui me tire tellement vers le bas. De temps en temps, je me retourne, m’assurant

qu’il est toujours immobile sur le canapé. Quand enfin j’atteins le plafond, je me mets à virevolter dans tous

les sens ! La lévitation ! Enfin, je suis libre ! Quand je regarde en bas, et que je vois ce corps trapu

recroquevillé, un fou rire me saisit : comment ai-je pu me laisser tenir en laisse par celui-là, ce lourdingue ?

Rien de plus qu’une machine à digestion. Qu’il crève de sa rapacité !

Mais mes danses sur le plafond ne durent pas trop longtemps. Non qu’il me manque, mais je me fatigue

rapidement, comme toujours, de trop d’enthousiasme, je gaspille mon énergie, et – j’en ai honte – à force de

l’avoir gavé, c’est moi qui finis par avoir faim. Je dois alors épuiser mes dernières réserves pour le bousculer,

j’envoie des coups de pied dans son ventre satisfait et des coups de poing dans ses joues imbues d’elles-

mêmes, afin qu’il sorte de sa torpeur et  me laisse entrer à nouveau. Tout cela juste pour quelques sucres

lents !

Sa vengeance, alors, est douce. Moi qui voulais l’humilier, qui jouissais de le voir tituber, rempli qu’il était du

mastic avec lequel je l’emplâtrais, qui lui signifiais sans cesse qu’il n’était qu’un boulet qui m’empêchait de

prendre mon envol, moi qui voulais vivre dans les airs, je dois maintenant le supplier de me faire une petite

place, dans son organisme, au milieu de tous ses tubes, vaisseaux et containers que j’abhorre ! Et lui, pas un

instant, ne me reproche ma trahison. Non. Il me regarde, les yeux moqueurs, ses bras ballants, ouverts. Que

je revienne ! Il est tellement au-dessus de mes perfidies. Et moi, je suis tout reconnaissant ; je sais que c’est

cela ma grande chance : n’être qu’un rouage dans son immense machine.

©  Balthasar Thomass 2004

 

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