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Sur Mer

Cela faisait dix jours que Bonnal attendait, quand arriva enfin ce vingt avril : qu’une pâle photocopie d’un jour d’été.

Plus aucune force ne s’opposait aux bienfaits du soleil, mais il ne rendait qu’un substitut blanchâtre et granuleux de

la lumière juteuse et ocre que Bonnal gardait en mémoire. C’était comme ces images doubles dans les journaux

pour enfants, où il fallait discerner les détails qui étaient effacés dans l’un des dessins : c’était un jour d’été où il

manquait l’essentiel. A trente-cinq ans, Bonnal était encore marqué par les vingt-huit étés passés ici, à San-

Bartolomeo-al-mare, dans la maison de vacances familiale, et lors de ses longues promenades le long des plages,

des cités d’appartements locatifs désertées, et des rues commerçantes désaffectées, il tentait désespérément de

coller sur ce décor délabré les vignettes décolorées de ses souvenirs d’enfance.

Théoriquement, Bonnal avait une  vraie raison d’être venu ici : pour accélérer la vente de la maison, il fallait fouiller

des tiroirs, trouver de vieux documents jaunis et écornés, et faire la tournée des administrations locales. Ses

parents étaient décédés huit ans auparavant, et aucune des parties concernées — la commune de San-

Bartolomeo, l’Etat italien, et Bonnal lui-même — n’avait rassemblé la volonté et l’énergie nécessaires pour régler

les droits de succession. Bonnal avait pris huit ans pour se décider de vendre. Sa femme n’en voulait plus de son

boulot de directrice de relations humaines, et c’était promis qu’il lui achèterait une petite librairie de quartier. Non, il

n’allait pas —comme il pensait qu’elle le désirait— abandonner, lui aussi, son travail,  pour la suivre dans sa

logique fusionnelle en luttant avec elle pour la bonne cause des belles lettres et des commerces de proximité. Du

moins sur le plan affectif, Bonnal avait une tendance à la claustrophobie. Mais il prévoyait quand même de la

rejoindre juste avant l’heure du déjeuner, de l’aider à faire quelques paquets-cadeaux, d’assister aux lectures, et

de parler littérature avec les notables du quartier. Pour le bien de sa femme, c’était son propre jardin secret estival

qu’il fallait sacrifier.

Il n’avait pas échappé à Bonnal que Didi —tel était le surnom enfantin dont Nadine ne s’était toujours pas

affranchie — cultivait un certain ressentiment à l’égard de cette maison. En fait, depuis leur mariage, Bonnal n’avait

réussi à y amener sa femme que quelque trois ou quatre fois. Dès leur arrivée, elle tombait dans le mutisme et une

démonstration ostentatoire de l’indifférence que lui inspirait cet endroit qui enthousiasmait tant Bonnal. C’était

précisément son attachement à ces lieux qui irritait Nadine : elle soupçonnait que ce qu’il chérissait le plus à San-

Bartolomeo, c’était sa vie défunte de célibataire.  Ainsi, cette maison devint le décor des seules scènes de ménage

notables en leurs dix ans de mariage.

Cette défiance de Nadine était bien sûr décuplée cette fois-ci : Bonnal était seul à San Bartoloméo. Nadine

l’appelait deux fois pour jour, donnait l’impression de vouloir poser beaucoup de questions sur ses démarches

administratives; mais en fait en posait peu. Comment aurait-elle pu en poser? Bonnal ne donnait que peu

d’explications.

Les papiers nécessaires furent trouvés en un rien de temps. Cela n’occupait pas dix jours de vacances.  Puis, il

était tombé dans une léthargie que lui-même ne parvenait pas à s’expliquer. En arrivant, il n’avait ni ouvert les

volets, ni enlevé la poussière sur les meubles, ni même fait de courses. Peut-être voulait-il enterrer la maison avant

de la vendre, pour ne pas la regretter. De toute façon, elle n’avait plus beaucoup d’atouts pour le séduire. Le salon

était barricadé par un immense groupement de canapés en faux cuir effiloché de toutes parts. L’abominable crépi

jaunâtre des murs s’effritait. La maison étouffait de bric-à-brac : des coquillages, des ballons, des raquettes de

badminton, des guides touristiques périmés. Les étagères étaient submergées des vieux romans policiers que

dévorait son père avant de s’endormir le livre ouvert, et leur odeur de papier décomposé se mélangeait avec le

moisi généralisé. Des rideaux aux motifs tyroliens ornaient les fenêtres — Bonnal s’était toujours demandé

comment ils étaient venus en Italie. Cette maison n’était plus qu’un garde-meuble, pour ne pas dire un débarras.

Mais peut-être aussi voulait-il s’y immerger encore davantage. Il passait des heures croupi par terre dans la

pénombre, essayant de raccorder les odeurs et les sons de la maison avec la personne qu’il avait été vingt ans

auparavant. Avec son index, il traçait des dessins sur l’épaisse poussière qui couvrait les tables et les commodes.

Ou alors il s’enfermait dans les toilettes,—le seul endroit où il allumait la lumière—, et feuilletait ses vielles bandes

dessinées avec le sérieux d’un juge d’instruction constituant son dossier.

Quand il sortait de chez lui, Bonnal se sentait épuisé et honteux : honteux de son oisiveté, et épuisé des tempêtes

intérieures qu’elle avait déclenchées. L’extérieur était aussi délabré que l’intérieur : même les mauvaises herbes

s’étaient desséchées, personne n’avait enlevé la vielle piscine en caoutchouc dégonflée, et un barbecue rouillé,

dont les pieds s’étaient effondrés, sévissait par terre.  La maison n’était plus au milieu des champs, comme au

moment de l’achat, mais bien de lotissements que l’on devait construire autour étaient restés à l’état de carcasse.

Ainsi vagabondait Bonnal, poussé par une inquiétude insatiable, du dedans au dehors, et puis de nouveau vers le

dedans: il ne trouvait le calme nulle part.

Bonnal se croyait un mari comblé ; et, effectivement, il n’y avait pas un frisson, une complicité ou un soutien, dont il

pouvait s’estimer privé. Il avait le sentiment sincère que sans Nadine, il serait un être  incomplet et fourvoyé,

totalement à la dérive.

Mais justement, ici, à San-Bartolomeo, Bonnal était sans Nadine. Et il se sentait absolument sans défense face aux

torrents de désirs frustrés et de souvenirs de plaisirs passés qui s’emparaient de lui. Combien de filles avait-il

séduites, ici, à San-Bartolomeo ? Combien en avait-il conduites dans sa chambre, parfois en escaladant le petit

muret soutenant le balconnet, pour ne pas réveiller ses parents ?  Tapi dans le noir de la maison poussiéreuse,

Bonnal fut assailli par le souvenir de leurs peaux, leurs odeurs, leurs rires, et leurs regards. Parfois ces méditations

l’excitaient jusqu’à la nausée : suffocant, il se jetait alors vers la fenêtre, ouvrait les volets, et feignait de respirer un

grand coup. Il aurait voulu courir vers la plage, plonger dans la mer, embrasser la terre entière. Mais dehors, un

vent glacial interdisait toute velléité printanière.

Certes, il n’est pas sérieux de vouloir revivre ses vingt ans quand on en a trente-cinq. D’autant plus que Bonnal

était devenu un homme heureux, équilibré et épanoui, ce qui fut loin d’être le cas au temps de ses conquêtes

amoureuses estivales. Mais c’était encore plus fou de vouloir vivre un mois d’août pendant le mois d’avril.

Un barrage de nuages noirs couvrait le continent, alors que le ciel bleu  régnait sur la mer. Les nuages restaient

coincés derrière les montagnes qui surplombaient San-Bartolomeo, et comme la maison de Bonnal se situait juste

à la frontière entre le bleu et le noir, un vent féroce s’y déployait. Dans les rues, on entendait cliqueter les stores

métalliques des boutiques fermées.  Des papiers d’emballage de bâtons glacés, consommés l’été dernier,

virevoltaient dans l’air. La nuit, les canalisations et les gouttières de la maison hurlaient comme des loups.

Plusieurs fois par jour, Bonnal allait observer l’évolution du front de nuages. Parfois, il montait sur le toit de la

maison pour voir plus loin. Il attendait un grand orage, qui laverait les rues et ferait venir le printemps. Un jour, il

remarqua des petits paquets se dissocier de la masse de nuages, et flotter vers la mer pour se fondre dans

l’horizon. Il pensa qu’ainsi ce grand magma nuageux allait se dissoudre et faire disparaître le vent. C’était son

unique souci. D’un fort vent du nord, il attendait son salut, comme un constipé attendant la purge. En mouillant son

index de sa salive, agenouillé sur la crête du toit, il essaya de déterminer la direction du vent. Mais celle-ci

changeait tout le temps. Et le lendemain, le vent, les nuages, et cette insoutenable impatience étaient toujours là.

Et puis soudain, ce dix avril, tout s’est apaisé. Les nuages s’étaient exilés à l’horizon en pleine mer. Le vent s’est tu.

Un voile de douceur se posa sur la côte et les collines. Bonnal n’était pas le seul à émerger de sa tanière: les gens

venaient de tous les alentours pour assister à la première sortie du soleil. Les plages étaient encore polluées :

toute une salade faite de bouteilles en plastique, de feuilles de varech et de sandales abandonnées les décorait. Il

y avait quelque chose du rituel  d’un jour de fête : aussi maigre qu’il était, ce soleil, il fallait l’accueillir

solennellement, il fallait l’aduler religieusement. On apporta des chaises dépliantes, des matelas gonflables, un

thermos pour suppléer la chaleur encore hésitante.  On accepta les positions les plus inconfortables, les

contorsions les plus douloureuses, pour qu’aucune partie du corps ne soit privée de sa ration de soleil.

Cependant, la population n’était pas celle de l’été : il y avait des retraités, des commerçants désœuvrés, et des

ouvriers des chantiers navals d’Imperia. Ce n’était pas le monde de Bonnal. Il ne lui restait que quatre jours de

vacances. Il était d’autant plus impatient : était-ce avec ce soleil pâle, avec ces baigneurs, blêmes, hagards ou

cellulitiques, qu’il allait revivre ses folies estivales ?

Il arpenta longuement la plage. Il scruta en détail les petites grappes d’individus blanchâtres qui y faisaient leur nid.

Il cherchait l’endroit stratégique pour s’asseoir. De temps en temps, frustré de ne pas avoir trouvé un coin de

paradis, il donnait un coup de pied dans un coquillage ou une boîte de coca-cola qui barrait son chemin. Enfin,

épuisé après plusieurs allers-retours stériles, sans plus se soucier des alentours, il allongea sa miniscule serviette

verte dans le creux d’un rocher.

Le livre qu’il avait amené ne réussit pas à capter son attention. Dans ces pages comme sur la plage : la médiocrité,

la fadeur, l’ennui. A nouveau, Bonnal se laissait engloutir  dans le placard de ses fantasmes — même le ciel bleu

n’était pas digne de son regard. Il ferma ses yeux, et  pressa les jointures de ses pouces sur ses paupières. Des

fœtus vert fluo, nageant dans une soupe noire, des soleils orange aux contours flous, se déplaçant dans une nuit

étoilée, des boules de coton rouges, se divisant et se recomposant, lui apparurent.

Avec lassitude, il rouvrit ses yeux. Tout semblait endormi. Son petit jeu vidéo neuronal avait terni encore davantage

les couleurs du jour. Des vagues fatiguées clapotaient mollement contre le rocher, trop émoussées pour produire

de l’écume. Pourtant, une odeur d’huile solaire imprégnait l’air : méthode Coué pathétique de ceux qui voulaient

croire à leur jour de fête.

La venue du soleil n’avait pas balayé l’impatience de Bonnal. Qu’allait-il faire toute la journée sur cette plage ? Il

savait pourtant qu’en rentrant à la maison, ce serait encore pire.  Pourquoi prétendait-il avoir besoin de deux

semaines pour régler ses problèmes de succession, alors qu’ils pouvaient se régler en moins d’une journée ?

Qu’était-il venu faire ici ?

C’est lorsqu’il se leva, tournant en rond, piétinant sa serviette, inspectant son corps, et se rendant compte qu’il était,

lui aussi, blanc comme une oie, maigre comme un adolescent studieux, truffé de grains de beauté, qu’il la vit pour

la première fois. Dix mètres plus loin, sur un monticule rocheux, une petite famille avait fait son nid. Le père,

bedonnant, installait une table de camping. La mère attendait, ses seins nus pendaient dans le saladier qu’elle

s’apprêtait à poser. Et la fille : le regard absent,  dénouant ses cheveux, ajustant son bikini. Une petite friandise. Les

préparatifs culinaires ne semblaient pas l’intéresser, elle allongea sa serviette, et disparut sous les décibels des

écouteurs de walkman qu’elle enfonça dans ses oreilles.

Bonnal se sentait au bout de ses peines. Enfin, son agitation intérieure avait un objet possible, là, devant lui,

s’offrant à lui comme dans un écrin, tel un diamant noir qu’il suffisait de débarrasser de ses scories familiales.

Mais Bonnal était trop loin du champ de bataille pour entrer en action. Comment lui adresser la parole, que fallait-il

dire à ces gens ? D’un autre côté, déménager sa serviette de quelques mètres aurait été un geste risible, trop

transparent, trop visiblement intéressé, en un mot : veule. Peut-être devrait-il partir sans se faire remarquer, et

revenir dans cinq minutes pour s’installer juste à côté de la jeune fille, comme si de rien n’était. Mais Bonnal ne

voulait pas avoir l’air cachottier. Voyant une petite araignée à quelques centimètres de sa serviette, il eut une idée :

poussant un cri de dégoût, il se leva d’un sursaut, et en se grattant nerveusement tout le corps, la mine pétrie

d’angoisse, il secoua violemment sa serviette, pour enfin aller s’asseoir à côté de la petite famille. Une fois allongé,

il jetait encore quelques regards désapprobateurs vers le nid d’insectes qui avait gâté sa paix dominicale.

La jeune fille avait refusé le plat que lui avait tendu sa mère. Les parents mangeaient en tête-à-tête.  On comprenait

que la vision quotidienne  de sa mère donnait à la jeune fille des envies d’anorexie. Elle était grande et mince :

sous une peau blanche, délicate comme de la porcelaine, son ossature saillante lui donnait un air  tendu et

symétrique, qui rappelait à Bonnal le visage des statues grecques qu’il avait tant admirées lorsqu’il faisait ses

études d’architecture. Le panthéon, la déesse Athéna, le nombre d’or, la juste mesure et l’ataraxie, il n’était pas

difficile pour Bonnal de donner un lustre culturel à ses convoitises. Les pommettes de la jeune fille étaient très

hautes, son sourire toujours légèrement réprimé : mais il n’y avait rien de sévère, ni de squelettique dans ce visage.

La grâce de ses proportions l’avait sauvée de la dureté ; peut-être pas pour longtemps. Elle devait avoir dix-sept

ans ; plus une adolescente, mais pas encore une adulte, se rassurait Bonnal. Elle semblait très fière de sa longue

chevelure noire et soyeuse : c’était le seul objet digne de son attention et de ses soins. Elle l’enroula plusieurs fois

avant de s’allonger, puis la posa d’un côté de son matelas, puis de l’autre, comme si aucune surface était assez

noble pour l’accueillir.

Elle montrait une incroyable détermination dans l’indifférence, une stupéfiante énergie dans la mise en scène de la

nonchalance. Chacun de ses gestes paraissait étudié, et pourtant naturel, d’une efficacité redoutable.  En quelques

secondes, elle faisait disparaître le monde autour d’elle, et l’autarcie lui allait à merveille :  elle n’avait besoin de

rien ni de personne, aurait-on dit. Des lunettes de soleil un peu comiques —trop grandes, trop glamour— cachaient

ses yeux, mais Bonnal était persuadé que son regard était doux et tendre, d’un chiaroscuro lavé de bleu marine

trempé d’algues vertes. Il devait bien y avoir quelque chose d’accueillant en elle, et Bonnal se sentait prêt à tout

pour le découvrir.

Mais pour le moment, il ne fallait pas trop se faire remarquer, juste observer, en attendant le moment opportun : la

lecture du polar était devenu obligatoire.  Deux jeunes femmes célibataires, la trentaine dépassée, sont trop

orgueilleuses pour renoncer au rêve que leur avait soufflé leur beauté adolescente : épouser un jeune et beau et

talentueux et rebelle milliardaire.   Après maintes déceptions, l’une – blonde devenue hagarde — trouve un

milliardaire cinquantenaire, chauve, bedonnant, mais cordial, bien qu’ennuyeux, alors que l’autre— brune

sensuelle qui s’est enveloppée avec les années, s’entiche  d’un musicien raté trentenaire, beau, racé, drôle,

presque brillant, mais irascible et inconstant.  Ne pouvant se contenter chacune  de la moitié de leur projet initial,

elles décident de partager ce que chaque homme a de meilleur. Ainsi, la blonde donnera les clés des diverses

propriétés du milliardaire à la brune, qui passera son année en voyageant avec son musicien, de château en villa,

de chalet en coque sur une île caraïbe privée. Les ennuis commencent lorsque la blonde demande sa part du

marché.

Bien sûr, beaucoup de détails de l’intrigue échappèrent à Bonnal. Sa tête était ailleurs. Pourtant, il n’osa jamais

regarder la fille pour plus que quelques secondes. Non pas qu’elle réprouvât l’insistance de son regard ; elle

l’ignorait complètement, comme tout le reste. Ce n’est pas non plus qu’il eût été trop douloureux, ou trop

opportuniste, de paître ses yeux le long de ses jambes filiformes, de la courbure de ses reins, ou de ses épaules

délicates. Non, le problème venait d’un autre regard, un regard sévère, inquisiteur, et rigide : celui du père.

A chaque fois que Bonnal cherchait les yeux de la fille, il tombait sur les sourcils froncés du père. Il avait des

cheveux épais, des côtelettes mal taillées, un double menton, et un début de coup de soleil sur le front. Il avait

enlevé ses chaussures, mais gardé son Marcel — comme s’il n’était venu pour se bronzer que les pieds. Et

surveiller sa fille.

Se sentant épié, découvert, et mis à nu, Bonnal était bien obligé de reprendre le roman. Le musicien est un

séducteur invétéré, la brune ne veut pas le céder à son amie. Les trois se retrouvent à Antigua. La blonde et le

musicien accompagnent la brune à l’aéroport, et rentrent pour passer leur première nuit ensemble. Ils ont du mal à

se parler, pensent qu’ils ont fait une terrible erreur. Dans la chambre, sur le lit d’eau, ils trouvent le cadavre

ensanglanté du milliardaire, qui aurait dû être à Londres.

Encore, le regard du père. Il ne le lâchait plus. Le gardien du temple. Un regard comme un fil barbelé. Pauvre con.

Pères envieux, jaloux, lubriques et lugubres. Tous incestueux.  Heureusement que son enfant de quatre ans était

un garçon, Jacob. Que ferait-il s’il avait une fille de quatorze, quinze, seize, dix-sept ans, ou plus ? Haïr la terre

entière. La séquestrer. Lui prêcher la morale, le renoncement, le mérite. Lui conseiller d’épouser un gentil idiot, afin

de rester sans concurrence. Mais que ferait-il, si à vingt ans, son fils était plus talentueux, plus séduisant, plus

énergique et plus souple que lui ? Ce sera lui qu’il haïra. N’aura-t-il pas tout fait pour briser son élan, pour couper

ses ailes ? Dégoût de la condition paternelle, de la condition filiale, de tout. Rêve d’un monde où il n’y aurait que

des corps éternellement jeunes, gracieux, souples, désirants, et pas de liens de famille !  Pas d’inceste, pas de

rancœur, pas de frustration !

Le trio est en cavale à travers le monde, tirant sur les diverses cartes de crédit du milliardaire. L’enquête

commence.  Le musicien est le suspect numéro un, mais dans un hôtel à Singapour il est à son tour retrouvé

assassiné. Les deux filles se retrouvent à la case départ : pas d’homme. Mais maintenant, elles doivent affronter la

charge d’un double meurtre, et prouver leur innocence.

Le mirador ne changeait pas d’orientation : des sourcils noirs et touffus cadraient ces yeux braqués sur lui avec la

précision d’un viseur de fusil. De temps en temps, maintenant, la jeune fille levait son buste et regardait aussi, non

pour voir Bonnal, mais pour voir ce que regardait son père. Ce n’était pas un regard ciblé, mais un regard

panoramique : vaste balayage du champ visuel pour s’assurer qu’il n’y avait rien digne d’attention.

Bonnal se sentait cerné, comme si une cabale se montait contre lui. D’aucune façon, il ne pourrait paraître

spontané s’il tentait de l’aborder. En essayant de ne pas se faire remarquer, il plia sa serviette, rangea son livre, et

partit, en courbant son dos, sur la pointe des pieds.

Rentré chez lui, Bonnal étouffait dans sa honte. Il avait trente-cinq ans, un cabinet d’architecture respecté, une

femme adorable. Cela faisait une semaine qu’il était là, et il n’avait toujours pas enlevé la poussière, ouvert les

volets, ni même contacté la mairie. Et de surcroît, il se sentait minable parce qu’une fille de dix-sept ans ne le

regardait pas.

Il appela sa femme. Il lui expliqua qu’il venait de boucler les derniers détails.  Elle ne lui demanda pas pourquoi

toutes les administrations étaient ouvertes un dimanche matin dans un pays aussi catholique que l’Italie. Il

retournerait à Paris demain. Elle ironisait : il voulait déjà rentrer, lui, à qui cette maison avait tant manqué, qui en

parlait tant, qui se plaignait tant de ne plus avoir le droit d’y aller à cause d’elle. Pour une fois, il devait se détendre,

et profiter de son séjour dans son manoir des rêves, continuait-elle.

Le lendemain matin, il fit ses bagages et chargea sa voiture. Avant de partir, il voulait juste boire un cappuccino et

voir la mer une dernière fois. Mais au lieu de reprendre la voiture, il se remit à arpenter la plage. L’air s’était adouci,

la lumière s’était dorée. La ligne de l’horizon était moins tranchante ; sous l’action du soleil, la mer, en s’évaporant,

commençait à se fondre avec le ciel.

Il marcha ainsi pendant quatre ou cinq heures. Il fit plusieurs fois l’aller-retour. Mais nulle part il ne voyait la jeune

fille.

En rentrant chez lui épuisé, vers quatre heures de l’après-midi, il appela encore sa femme. Finalement, il ne

rentrerait pas. Il avait oublié un formulaire important, mais la personne compétente ne serait à la mairie que mardi

ou mercredi. Nadine lui parla du dîner qu’elle avait organisé ce soir, croyant à son retour. Évasif, Bonnal ne

l’écouta pas, et raccrocha.

En début de soirée, il se remit à marcher à travers les cités derrière San-Bartolomeo. Dans quelques rues

commerçantes, des enseignes courageuses rouvraient pour vendre des pelles en plastique, des canards

gonflables, ou de l’huile solaire. Il rôdait le long des immenses terrains de camping, où quelques allemands

avaient déjà installé leurs antennes paraboliques. Il se perdait dans les serpentines d’un fleuve desséché.

Finalement, il atterrit dans le restaurant du camping. Dehors il y avait des tables en plastique et des parasols, des

guirlandes et une machine à cacahuètes. Il reçut un menu en langue allemande. Il but une carafe de vin, il mangea

beaucoup. Il ne regardait personne.

Quelques tables plus loin, une petite famille dînait. Ils parlaient beaucoup, riaient. Leur fille était très jolie. Elle

parlait et riait un peu moins. Bonnal ne les remarquait pas.

Quand le restaurant s’était vidé, Bonnal était toujours en train de boire. Il frissonnait : ce n’était pas encore tout à fait

une nuit d’été. Il aurait dû apporter un pull. Mais l’idée de rentrer à la maison ne l’enchantait pas non plus.

Il commençait à se lever, en tremblant légèrement, lorsqu’il sentit une tape derrière son épaule. Très pressé,

l’homme poussa Bonnal pour se présenter en face-à-face.

— Monsieur, ça fait plusieurs jours qu’on se croise. On doit se parler. 

L’accent était traînant : suisse, sans doute. L’homme ne savait pas quoi faire de la main qu’il lui avait tendue,

finalement il la posa lourdement sur la table et s’assit en face de Bonnal.

— Je suis le père de Sabine. Je vous ai beaucoup observé.

Bonnal sentait qu’il avait trop bu. Et il n’avait aucun souvenir d’une Sabine.

— Elle est encore jeune. Mais beaucoup d’hommes commencent à la regarder.

Bonnal ne comprenait pas de quoi le monsieur lui parlait. Poliment, il lui répondit :

— C’est une grande chance d’avoir une fille jolie. Mes félicitations.

Il fit mine de se lever, mais la poigne du Suisse l’en empêcha. Broyant les phalanges de Bonnal avec son emprise,

le Suisse  força Bonnal à le regarder droit dans les yeux. Bonnal reconnut le regard inquisiteur qui l’avait éloigné

de l’adolescente de la plage. Il fallait beaucoup de courage pour ne pas le fuir.

— Elle est très timide, vous savez.

Le Suisse se donnait un air paternel et rassurant.

— Elle fait tout pour paraître indifférente, mais c’est déjà une femme, tout de même.

Bonnal balbutia quelques mots presque inaudibles. Oui, la timidité est une qualité, voulait-il dire. Il parla

vaguement de la féminité et de l’innocence. Il ajouta, par complaisance, « que de nos jours une fille timide, c’était

un gage de sérieux et de sécurité. »

Mais le Suisse n’avait aucune envie de s’attarder dans ce type de réflexions philosophiques ferroviaires.

Calmement, en adoucissant son expression, et en pesant ces mots, il amena Bonnal là où il le voulait.

— J’ai beaucoup réfléchi. Je vous ai bien observé. Vous me regardiez avec un œil noir.

— Ah non, déblatéra Bonnal, qui essaya désormais un sourire crispé. C’était juste votre famille qui semblait si

idyllique, ça peut rendre jaloux.

Et il ne put empêcher un court rire hystérique, comme pour faire vrai.

— J’ai un garçon, et non pas une fille, savez-vous. C’est pour cela.

Le Suisse avait tout à fait raison de ne pas s’intéresser aux balivernes de Bonnal.

— Vous devez penser que je garde jalousement ma fille comme cela, que je fusille du regard quiconque envisage

l’approcher, parce que moi-même je meurs de désir pour elle. Je commence à être chauve, j’ai du bide : de ce

point de vue, la vie est foutue pour moi. Alors, l’idée qu’un galant jeune homme puisse séduire ma fille me

remplirait de haine. C’est ce que vous pensez, n’est-ce pas ?

Bonnal avait du mal à respirer. Il voulait prendre une grande bouffée d’air avant de lui expliquer qu’il ignorait tout

des affres de la paternité, son fils n’ayant que quatre ans. Mais le Suisse coupa court à son élan.

— Mais moi, je pense que vous avez raison. Toute la journée, je suis obsédé pas les images de ma fille prenant sa

douche, laçant ses tennis, dénouant ses cheveux. Oui, les amants potentiels de Sabine m’enflent d’envie et de

haine. Pourtant, je suis un homme qui a des principes. J’ai une éducation calviniste. Je ne vois qu’une seule

solution. Jamais je ne toucherais ma fille. Jamais je ne tuerais un homme. Par conséquent, j’ai besoin de votre

coopération.

Le visage du Suisse s’irradiait. Lui aussi avait peut-être trop bu.

— J’ai un marché à vous proposer.  Acceptez de me raconter tous les détails de vos futurs rendez-vous avec

Sabine—et j’espère que vous n’en resterez pas là—et je vous permets de séduire Sabine. Je vous aiderai.

J’organiserai tout. Mais vous, vous me racontez tout. 

Le Suisse attendait sans doute que Bonnal  lui serre la main, avec ce sourire imperméable des hommes d’affaires

qui viennent de conclure un contrat juteux. En fait, il se souciait peu de la réaction de Bonnal, et ne s’offusquait

nullement du fait que Bonnal ne lui donna pas de réponse. Sa fille était séduisante, c’était une évidence, et les

principes, scrupules et hésitations des uns et des autres pesaient peu par rapport à cela.

En effet, Bonnal ne savait pas quoi répondre. Il fut pris à son propre piège : il était trop orgueilleux et trop méprisant

de ce père libidineux pour lui donner son assentiment, mais il était trop confus, et trop libidineux lui-même, pour lui

signaler un refus tranché. Patiemment, il écoutait les instructions que lui donnait le Suisse. Elles semblaient avoir

été préparées minutieusement. Rendez-vous fut donné, le lendemain, pour un petit barbecue, devant sa caravane.

Pas dans le camping municipal, mais dans un lieu panoramique — ils étaient suisses, et avaient donc le goût de la

nature et de la beauté. Le Suisse insista lourdement avec ses joues gonflées, ses fossettes creusées, et ses yeux

scintillants. De retour à la maison, Bonnal sentait encore la sueur du Suisse coller sur ses mains, tellement sa

poignée avait été moite et suppliante.

Bonnal n’arrivait pas à dormir : inextricablement, les images de Sabine—il connaissait maintenant son nom, mais il

préférait penser à elle comme la grande fille brune anonyme — , de Nadine, et du père de Sabine se

mélangeaient. Il pensait aux longues jambes de Sabine, sa suavité et à son flegme impassible. Ses yeux, qu’il

n’avait jamais vus, l’obsédaient. Il ne pouvait s’empêcher d’imaginer le regard de Sabine se faufiler sur son visage

— des yeux attirants, magnétisants, défiants. Pendant toute la nuit, ce regard l’émoustilla, le dévoila, le pénétra

même. Mais aussitôt, la culpabilité et l’impuissance l’envahissaient, et, pour se rassurer, il déversa toute son

excitation sur Nadine, dont les formes chaloupées et l’haleine chaude devaient le sauver du péril de ses propres

fantasmes.

À deux heures du matin, il appela Nadine, et lui fit une déclaration d’amour pathétique et désordonnée. Sa femme

fut touchée par le fait qu’il pensait à elle en des termes si passionnés—ce qui n’était plus arrivé depuis longtemps.

À moitié endormie, elle ne se rendit pas compte de l’aspect incongru de l’appel de son mari.

Le lendemain, pour s’occuper avant cette soirée fatidique, pour ne pas devoir penser à cette invitation ridicule,

Bonnal se rendit enfin à la mairie. Il fut accueilli par une jeune femme un peu épaisse : lunettes massives, col roulé,

bonne humeur. Quels impôts fallait-il payer pour la succession ? Il fallait d’abord enregistrer le transfert des biens.

Était-ce lui le nouveau propriétaire ? Oui, lui, Bonnal, était le fils de Bonnal. Mais, le cadastre n’ayant pas été payé

depuis quatre ans, aucune transaction ne pouvait être effectuée. Combien leur devait-il ?  Le payement n’était

valable qu’avec la signature du propriétaire, et le propriétaire, c’était le père. Ahuri, Bonnal secoua le certificat de

décès de son père : comment voulez-vous qu’il signe le cadastre, il est mort depuis trois ans ? La dame eut un

grand sourire : justement, il n’y a aucune raison de s’affoler. Ce genre de cas doit être traité par la préfecture, ou

même par Rome. Pendant ces quelques années, profitez de votre belle maison. Il est très rare ici, ajouta-t-elle, qur

des étrangers meurent sans avoir payé leur cadastre — il y a surtout des Suisses et des Allemands, ce n’est pas

dans leurs mœurs. Il y aura peut-être un changement de loi. D’ici là, vous êtes en terre bénie.

Un peu avant l’heure, il prit sa voiture pour rejoindre les Suisses. La route était escarpée et sinueuse : il voulait

prendre son temps, s’arrêter dans un virage et épier le soleil se coucher dans les collines d’oliviers. Il espérait que

la garrigue allaint se réchauffer et libérer ces parfums d’olives, de terre brûlée, et de pins, si puissants et pourtant si

doux : pour Bonnal, toute l’énigme de l’Italie.

Il s’arrêta quelques kilomètres avant Villa Faraldi : des petits murets découpaient la pente en terrasses, sur

lesquelles, l’été, se tenaient des fêtes dansantes. Il se laissa affaler dans l’herbe, elle était sèche et froide, mais il

aimait comment elle grattait dans son cou. Il aurait voulu se rouler dans l’herbe, s'imbiber de son parfum âcre,

érafler sa peau avec ces brins si drus. Mais au lieu de cela, il chercha sa veste et se couvrit: la nuit tombait, les

lumières de la côte se mettaient à clignoter, parfois on entendait l’accélération d’une vespa. C’était curieux de

constater que la civilisation n’était pas le sommet de l’humanité, mais son bas fonds : c’est le silence des

montagnes qui surplombe la clameur des villes, et les paysans et bergers montagnards doivent regarder le

spectacle des villes qui s’étalent à leurs pieds d’un œil altier et condescendant.

Bonnal trouvait son désœuvrement préoccupant: comment, sinon, était-il devenu prêt à être la marionnette d’un

père incestueux frustré ? Qu’allait-il dire à cette fille, nom de Dieu ! Pouvait-il exécuter le scénario qu’avait prévu le

père ? Mais s’il en était arrivé là, c’était bien parce que d’emblée il n’avait pas su aborder cette fille, sans pour

autant savoir laisser les choses comment elles étaient.

D’un air résigné, il reprit le volant ; il se sentait comme un animal que l’on conduisait à l’abattoir. Quelques virages

plus loin, il y avait effectivement un petit camping. Une seule caravane y était garée. L’homme qui s’agitait devant le

barbecue fumant se précipita immédiatement vers la voiture de Bonnal :

— Vous voilà enfin. Je m’inquiétais. On est des vieilles connaissances d’affaires, d’accord ? Vous travaillez dans

quelle branche ?

— Architecte

— Je suis dans la construction, ça tombe bien. On s’est rencontré au congrès de Lucerne. Quatre-vingt-quinze ou

seize.

Sa femme nous accueillait avec un bol de sangria. Nous nous assîmes sur les mêmes fauteuils que celles de la

plage.

— C’est un peu rustique ici, mais c’est cela le plaisir des vacances, dit le Suisse avec un rire goguenard.

Le camping, en fait, n’était rien d’autre qu’un parking.

— Je vous présente Marguerite, mon épouse, Monsieur... 

— Bonnal.

— Je t’en avais parlé, tu sais, le monsieur qui lisait L’homme de notre vie à la plage, tu sais le livre qu’on avait

adoré, il y a quelques années. C’est si rare de rencontrer des hommes cultivés ici.

Bonnal s’efforça de ne pas paraître agacé ou ennuyé. Patiemment il répondait aux questions, et attentivement il

écoutait leurs réponses. L’épouse du Suisse dirigeait une école maternelle pour enfants handicapés à Bienne. Ce

n’était que depuis quelques années qu’ils venaient ici. Avant, ils faisaient du nudisme en Corse, mais depuis que

leur fille était nubile, ils trouvaient cela un peu déplacé. Dans sa jeunesse, elle avait fait des études de

psychologie ; les enfants avaient besoin d’une éducation ouverte et libérale et de beaucoup d’affection. Il fallait

pourtant leur laisser un espace d’intimité bien à eux, et encore plus après la puberté.

Le discours de cette femme était sensé. Certes, sa peau était flétrie et ses dents sortaient de sa bouche, mais elle

était joyeuse, sensuelle et posée. Comment son mari avait-il pu devenir si crapuleux ?

Ils restèrent à trois durant tout le dîner. Bonnal n’osa pas leur demander où était passée leur fille : c’était trop se

dévoiler. Il était presque soulagé d’avoir passé une soirée paisible avec un couple petit-bourgeois, et d’échapper

ainsi à la tourmente de ses fantasmes, lorsque Martine proposa de finir la soirée en boîte de nuit :

— Comme ça vous connaîtriez notre fille. Elle est un peu boudeuse en ce moment. Mais nous pensons qu’il est

nécessaire de lui offrir des plaisirs adolescents. Et à nous adultes, ça ne peut que nous rajeunir, concluait-elle

éclatant de rire, en tâtant les anneaux de graisse qui débordaient de son tee-shirt.

Quand enfin Sabine arriva, elle n’était nullement  désobligeante comme l’avait craint Bonnal. Non : elle souriait,

blaguait, se déhanchait en anticipant la discothèque. Elle avait du gloss  sur les lèvres, du rose bonbon sur les

joues, un vert scintillant sur les paupières : rien de la fille hautaine et fermée aperçue à la plage.  Pouffant de rire,

les bras au cou de sa mère, elle éventait qu’elle avait déjà remarqué Bonnal : son caleçon de bain était trop sexy.

Bonnal se demanda pourquoi on voudrait qu’il vienne déranger une telle idylle familiale.

Heureusement, il avait sa voiture : l’idée de partager la banquette arrière avec Sabine, comme des enfants derrière

les parents, le fit transpirer. Mais, une fois devant la discothèque — trois étages, bord de mer, piste en plein air —,

l’inévitable se produisit : serré avec Sabine en rang d’oignon dans la queue derrière les parents, la couche

bruineuse de vingt ans de vie adulte se détacha de lui, et il redevint le voisin timide de quinze ans que l’on

emmène au cinéma avec sa fille.

— Ce n’est pas comme en Suisse, ou même à Paris. J’essaie d’apprendre à notre fille le goût des choses simples,

lui sermonna la mère.

Faute de touristes, la boîte n’était pas bondée, mais la clientèle locale était suffisante pour animer le décor trop

artificiel. Il y avait surtout des mères et des filles : les filles sur la piste, et les mères tapies dans les coins autour d’un

guéridon. Les filles exposaient leur brimborium —tee-shirts coupés, nombrils récurés luisants, piercings, franges

décolorées, gestes appris devant la télé— et les mères, habillées en noir comme si elles étaient en deuil, épiaient

leurs filles en espérant de ne pas être vues : elles ont le devoir d’être sages, mais pas d’être inhibées.

Les Suisses, cependant, étaient d’un autre genre. Ils se précipitèrent sur la piste, sans laisser à Sabine et Bonnal le

temps de souffler. Leurs mouvements étaient exagérés, et leur lascivité démonstrative. Bonnal comprenait qu’il

fallait faire des efforts à leur age. De temps à autre, ils faisaient des gestes insistants envers Bonnal et Sabine. Mais

Sabine s’était immobilisée à l’entrée de la piste. Sa mère l’approcha : mais qu’est-ce que tu as, est-ce le Parisien

qui te met mal à l’aise ?

Avec un accent plus commercial, le père répétait la même chanson pour Bonnal :

— Je suis vraiment désolé. Elle n’est jamais comme ça, avec nous c’est une véritable bombe. Mais faites quelque

chose, bougez, excitez-la ! 

Il suait, déjà. Son haleine était forte. Il tenta même d’aguicher Bonnal. Complaisamment, Bonnal fit quelques tours

sur la piste. De son côté aussi, Sabine essayait de danser. Elle était plus entraînée que Bonnal, mais son

enthousiasme n’était guère plus convaincant.

Bonnal se sentait de plus en plus morose. Seul, réfugié au bar, devant un gin-tonic, il ne cessait d’accuser sa

lâcheté : pendant deux jours, il s’était fait son cinéma sur Sabine, et maintenant, il n’avait toujours pas échangé une

phrase avec elle. Il la regardait danser les yeux fermés. Ses gestes étaient timides, ses pas chancelants ; au fond,

elle était aussi mal à l’aise que lui. Peu importe, se disait-il, il était un homme marié, un père de famille. Il était

temps d’apprendre que certains désirs doivent rester inassouvis.

Un pincement dans le dos réveilla Bonnal de ces ratiocinations sans fin.

— Je ne trouve plus mes parents. Ils ont disparu, cria Sabine.

Sa mine était catastrophée.

— Ce n’est rien. Ils doivent être aux toilettes, répondit machinalement Bonnal.

— Ils font ça souvent. Mais non, j’ai regardé partout.

— Je suppose qu’on va attendre.

Bonnal ne voulait pas s’impliquer. Ça lui était égal, il était parti pour boire tout seul au bar pendant le reste de la

soirée. Pour la première fois, il vit de près les yeux de Sabine. Ils étaient assez distants, plus petits qu’il l’avait

imaginé. D’un bleu plutôt grisâtre, ils semblaient fatigués, désillusionnés. Si quelque chose les faisait bien scintiller,

médita Bonnal, ce n’était pas lui.

Il se sentit quand même obligé de fouiller l’endroit. Dans les toilettes, des mères essuyaient le vomi de leurs filles,

assez fières de pouvoir les assister dans leurs premières cuites.

— Je te ramène, ne t’inquiète pas. Je me souviens du chemin.

— Non, surtout pas. Sabine s’affolait. Pas tout de suite. Ils doivent être dans tous leurs états. Ils vont plus me lâcher.

Laisse-moi danser encore un peu.

Bonnal préféra déambuler, se perdre dans la foule. Sabine n’était pas hostile, au fond, mais Bonnal n’osait pas

danser avec elle.

Lorsqu’ils prirent enfin la voiture, ils restèrent silencieux. Ils traversaient une station balnéaire après l’autre,

chacune semblant être la succursale de la précédente. Quand ils arrivèrent à l’embranchement pour Villa Faraldi,

Sabine arrêta Bonnal :

— Ne rentrons pas tout de suite. Je vais me faire engueuler.

Ils restèrent quelques minutes dans la voiture arrêtée, n’osant pas se regarder. Bonnal pensait avoir connu cette

scène mille fois, lorsqu’il était adolescent. C’était juste un petit geste qu’il fallait se forcer à accomplir, et tous ses

rêves se réaliseraient. Mais il savait aussi que ce n’était plus lui l’acteur prévu par le casting. Dans ce scénario, il

n’y avait pas de réplique pour lui. Bonnal ne songeait qu’à se faufiler, enlever ce costume, et se retrouver, comme

par miracle, à la table du déjeuner avec sa femme et son fils.

— Tu sais. J’aime les hommes. Je crois que j’aime le sexe. Mais je ne supporte plus comment mon père me

regarde. Depuis que je suis toute petite.  Tous les hommes me regardent comme ça.

Les seules paroles que Bonnal aurait pu lui offrir, étaient des paroles de père, justement celles qu’elle ne pouvait

plus entendre.

— Ça changera un jour, tu verras. Tu rencontreras quelqu’un qui te fera oublier tes parents. Un jour, tu vas les jeter

comme un mouchoir usé.

Bonnal savait très bien qu’il débitait des bêtises, des paroles vaines, inutilement édifiantes, comme tous les

conseils que l’on prodigue.

— Ils m’ont déjà dégoûté à jamais. Dans chaque homme, je vois mon père, c’est foutu.

Tout cela n’était pas dit sur le ton de la détresse, mais sur celui du constat. Son visage restait calme : il était pâle,

doux, ovale, pas du tout la statue hautaine qui l’avait tant fasciné au prime abord.

— Tu ne parles pas, tu es un peu ennuyeux. Mais au moins, tu es gentil. Tu ne veux pas te promener à la plage ?

Ils garèrent la voiture dans le sable, à côté de la marina de San-Bartolomeo. Le ciel était dégagé, mais il pesait sur

la terre comme une chape noire qu’auraient percée des aiguilles scintillantes. Ils s’assirent par terre, et

s’accroupirent comme pour se réfugier de cette masse oppressante. La musique des vagues était morne et

rocailleuse ; elle grondait à l’unisson avec le peu de trafic qui restait sur la route nationale longeant la côte.

Enfin, Bonnal se confia : 

— Je suis peut-être gentil et ennuyeux, mais je ne suis pas différent de ton père. Je t’ai mâté, j’ai fantasmé, mais

maintenant je ne sais pas quoi dire.

Elle eut un petit rire : 

— Mais ce n’est pas grave. Tu es un homme. Pourquoi serais-tu différent ? Ce n’est pas de ta faute.

Elle commença à frissonner : c’était l’heure de rentrer, il ne se sentait pas élu pour la prendre dans ses bras et la

réchauffer.

Elle fit un bond.

— Regarde ça !

Elle ramena une bouteille de Pepsi que les vagues avaient déformée.

Les gens collectionnent les coquillages, les galets lavés et sculptés par la mer. Et en même temps ils

méprisent ce qui vient de l’homme, les bouteilles, les emballages, les bouchons. Pourtant, ça aussi, la nature le

change. Ça me fascine. Aussi loin que nous jetons nos déchets, la mer nous les ramène transformés. Ça revient

toujours.

Peu de temps après, elle s’endormit sur le sable. En plein sommeil, elle eut le hoquet. Bonnal se rendit compte

qu’elle avait certainement trop bu. Délicatement, il la souleva et la porta jusqu’à la voiture. Elle ne se réveilla

qu’une fois qu’ils étaient devant la caravane de ses parents.

Le jour se levait, lorsque Bonnal revint de Villa Faraldi, pour s’engouffrer dans sa maison aux volets clos, espérant

que la poussière allait l’ensevelir.  Son sommeil fut lourd et dénué de rêves. Vers onze heures, le téléphone le

réveilla. C’était Nadine.

On dirait que tu es encore en train de dormir. Dis donc, elles ont l’air vachement bien, tes soirées esseulées

dans la maison abandonnée.

Je fais des insomnies.

C’est normal, puisque tu n’as rien d’autre à faire.

Je ne me sens pas bien. Les affaires n’avancent pas. Tu me manques. J’ai déjà fait mes valises, je rentre

aujourd’hui.

Tu m’as déjà dit ça, il y a une semaine. Elle doit être bien jolie ! Je ne sais pas si elle est chanceuse...

Arrête.

Mais non, ça ne me dérange pas. Je veux bien que quelqu’un d’autre s’occupe à te débroussailler.

Personnellement, l’adolescent raté que tu es parfois, j’ai renoncé à vouloir l’éduquer.

Combien de fois, je t’ai dit que je suis là pour vendre la maison. C’est toi qui y tenais, non ? Quant au reste,

ces jours-là sont finis.

Tu te fais tout petit. Mais vas-y, profite de ta jeunesse ! Tes charmes sont encore intacts.

Bonnal s’habilla en hâte et passa un certain temps à claquer les portes, à ouvrir et à refermer les volets, à vider les

tiroirs, jetant par terre des vieux pulls rongés par les mites, ne sachant pas ce qu’il cherche. Plusieurs fois, il cavala

à travers la maison, ses talons cahotants comme un crotale. Il se fit un thé, renversa tout, et décida qu’il préférait un

café. Il chauffa trop la cafetière, il brûla le joint en caoutchouc ; malgré le goût nauséabond, il avala son café d’un

trait. Surcafféiné, harcelé par des tics, se grattant, se tapotant, clignant ses paupières, il décida enfin que seule

l’action prolongée du soleil sur son corps nu pouvait améliorer son état. Armé de sa serviette, de ses caleçons, et

d’une bouteille d’huile bronzante, il poussa la porte de sa maison, pour découvrir, de l’autre côté de la rue, le

Suisse affalé dans sa VW Passat rouge.

Le bonhomme était radieux.

— Je ne voulais pas vous déranger. Vous avez bien mérité votre grasse matinée !

— Comment savez-vous où j’habite ?

Bonnal soupçonnait le Suisse de l’avoir talonné pendant tout son périple nocturne. Ce qu’il voulait, après tout,

c’était regarder.

— Figurez-vous qu’on cherche à acheter dans le coin. L’agence nous a parlé de votre maison.

Effectivement, pendant le barbecue, ils lui avaient parlé de leur désir d’une résidence secondaire.

Je vous trouve bien taciturne, ricanait le Suisse. Épuisé ? Stupéfait ? C’est quelque chose, eh, ma fille !

Je vous suis tout à fait reconnaissant de me l’avoir présentée, mais...

Et l’auréole rose de ses seins... elle est si douce, sa peau...

Écoutez, j’ai des courses à faire.

Ne me dites pas que vos mains n’ont pas parcouru la courbe de ses reins, que votre peau n’a pas été

électrisé par la sienne. Arrêtez de faire le prude. Souvenez-vous de notre contrat. 

La bouche en cœur du Suisse était à la fois sensuelle et sevère. Ses yeux fusillaient Bonnal du regard, qui se

sentait démasqué et menacé.

Et ces lèvres de velours… Qu’est-ce que je regrette de ne pas pouvoir me faire sucer par elle. Comment

c’était ?

Bonnal ne pouvait plus se retenir.

Volupteux !

Cela sortait comme ça. La culpabilité et l’impuissance se mélangeaient au fantasme que le Suisse attisait. La

situation était tellement absurde que Bonnal perdait le contrôle. Pendant une demi-heure, il décrivait les feux

d’artifice charnels que Sabine aurait déclenchés. Il juxtaposait les détails anatomiques, les envolées lyriques, les

plaisanteries grivoises, et même les silences remplis de dévotion. Le Suisse l’encourageait, lui demanda des

précisions, approuvait son savoir-faire, admirait sa virilité. On était entre connaisseurs. Des complicités comme

celles-ci, cela créait de vraies amitiés, des amitiés durables. Ils se saluèrent avec une poignée musclée, comme

celle d’un courtier d’assurance qui est ravi d’avoir assuré la sécurité et la prospérité de son client.

Une fois seul, Bonnal se sentit écœuré, épuisé, vidé. Sa peau était moite, collante, sale ; il sentit le besoin de se

purifier, de jeter loin de lui la souillure que le Suisse lui avait infligée.  Il aurait voulu se cacher, s’enterrer, se blinder

contre le regard instigateur des rayons de soleil de plus en plus perçants. Mais c’était s’enfoncer encore davantage

dans ce bourbier de fantasmes, d’occasions ratées et de condamnations morales.

Un instant, il reprit son projet d’aller se baigner. Peut-être le soleil, en le faisant transpirer, allait-il assécher ses

hormones. Un bon coup de soleil pouvait engourdir sa tête et annuler ses pensées. Au milieu de la mer, flagellée

par les vagues, une partie de lui pouvait se perdre, se dissoudre dans le fonds marin, trouver un centre à sa

circonférence disloquée.

Mais quand il vit les badauds s’attrouper devant les marchands de glace et déboutonner leurs chemises

hawaïennes pour balader leur ventre, il savait que cette ambiance pathétiquement festive et estivale n’était pas

pour lui. Contrit, il rebroussa chemin.

Une fois qu’il était rentré à la maison, la rage se saisit de lui : il fit ce qu’il n’avait jamais osé faire. Avec des gestes

violents, il vida toutes les armoires, balaya toutes les revues et tout ce qui s’étalait sur les tables et étagères depuis

des années, et, avec de grands coups de pieds, bouta tout ce bric-à-brac devant le palier de la porte. Quand toute

cette paperasse, tous ces bibelots, tous ces souvenirs jaunis et flétris eurent enfin disparu de la maison, Bonnal ne

fut toujours pas satisfait. Sur le carrelage, il défonça des chaises en paille, il arracha des rideaux, brisa des

tableaux. Jusqu’à tard dans la soirée, il fit les allers-retours à la décharge publique, au fond de la vallée. Il était

tellement pressé, qu’il laissa la porte de la maison béante.

Quand tout fut fini, il monta sur la colline qui surplombait la décharge. La nuit était silencieuse, les cigales ne

chantaient pas encore. En bas, les lumières de la côte étaient atténuées par un voile de brume qui caressait le bord

de mer, en haut, les étoiles étaient étincelantes. Des projecteurs éclairaient la décharge, comme s’il s’agissait d’un

stade de foot. Bonnal pouvait observer les vautours qui naviguaient ci et là, picorant dans les débris. Il y avait juste

assez de lumière pour le guider le long de son chemin, juste assez d’obscurité pour qu’il se sente immergé dans

quelque chose de grand et de mystérieux, quelque chose qui pouvait l’enrober et le protéger.

De retour dans la voiture, il prit son temps pour goûter cette fatigue qui enfin refluait dans tout son corps. Enfin, il

sentait ce corps qu’il croyait avoir quitté. Il avait fallu qu’il s’épuise dans des tâches gratuites et épuisantes, pour

qu’il se sente exister.

Au retour, il roula au rythme d’une limace tout le long de la vallée, savourant le grésillement des gravillons et le

ronronnement du diesel.

En entrant chez lui, il n’alluma pas la lumière. Pendant un temps, il restait allongé sur le sol du salon, essayant de

prolonger son épuisement : il avait bel et bien l’impression d’avoir tourné une page, d’avoir effacé l’excitation stérile

de ses derniers jours. Il se sentait à nouveau prêt à affronter Nadine.

Quand il alla se coucher, il était comme un enfant qui se recroqueville sous sa couverture. Demain il allait renaître,

et la chaleur de son lit allait le couver, l’allaiter, l’assembler de nouveau. Il tendit ses bras vers l’autre côté du lit,

ayant eu l’habitude, depuis son enfance, quand il dormait seul, de serrer ses draps roulés en boule comme une

amante malléable, silencieuse, et toujours complaisante. Mais cette fois-ci, la maîtresse imaginaire était si

complaisante qu’elle s’avançait vers lui d’un mouvement de reptile, pendant que ses bras l’encerclaient. Son corps

était lourd et moite, et, quand il enfonça sa tête dans sa poitrine, le goût salé de sa peau le fit saliver. Il restait collé

comme ça, contre elle, jusqu’à ce qu’une force aveugle remuait en lui, le poussant à s’accrocher à ce corps dans

l’obscurité, le raidissant, le fléchissant, l’arc-boutant vers ce centre qui lui avait fait défaut ses derniers jours. Il ne

pouvait plus réfléchir : quelque chose, comme un spasme le secouait, et le guidait vers cette femme ample et

généreuse qui s’était glissée dans son lit. Quand il entra en elle, son corps se détendit, toute son énergie se

concentra sur sa pointe. Il fut mu d’un mouvement de pendule, dont le calme, la régularité et la gravité le surprit,

alors que sa visiteuse le couvrait  frénétiquement de caresses et de baisers, l’asphyxiant presque. Mais alors qu’il

pénétra de plus en plus profondément en elle, et que les réactions de sa compagne anonyme devinrent de plus en

plus chaotiques et dévorantes, il sentit s’installer en lui un calme absolu : son corps rayonnait, et il allait plonger

jusqu’au fond de cet océan de désir en tempête. Il allait s’en imbiber avec la moindre de ses pores, en boire la

moindre goutte.

Bonnal senti son corps vibrer, se gonfler, comme s’il allait exploser, éclater sa carapace ; il allait s’envoler, choir

dans un tourbillon, mais les ongles de la visiteuse se cramponnaient à son dos, sa panique crispée l’arrimait au

sol, et, en le retenant, fit encore gronder davantage l’incendie qui le traversait.

Enfin, une secousse fit irruption près de son sphincter, faisant des ricochets tout le long de sa colonne vertébrale,

qui se ballottait comme un serpent en détresse, pour enfin éblouir ses yeux. Bonnal déchargea, sa visiteuse et lui

nageaient désormais dans le même bain collant. Un pacte était signé entre eux : seulement Bonnal ne savait pas

lequel et avec qui.

La remontée vers la conscience fut lente. Bonnal tenta de recoller les souvenirs de la journée, dans le noir il tâta le

lit et sa compagne pour s’assurer de l’endroit où il était. Après tout, peut-être Nadine lui avait-elle fait une visite

surprise ; sentant sa confusion des derniers jours, elle était venue pour faire la paix, avec lui et avec San

Bartolomeo. Ce corps généreux, cette sensualité exacerbée, lui étaient familiers : comment sinon expliquer la

confiance absolue qu’ils avaient connue dans l’intimité ?

Bonnal avait la main sur l’interrupteur de la lampe de chevet, lorsqu’il entendit une voix qui lui rappela un vague

souvenir : « Merci, vous avez été exactement conforme à mes attentes. »

La lumière s’alluma. Il vit le visage bouffi de Margarete, la femme du Suisse, la mère de Sabine. 

— Volcanique! le loua-t-elle, couronnant le tout par un épais sourire qui exposa toute sa dentition accidentée.  Elle

avança ses bras pour entourer son cou. Bonnal essaya de se ressaisir. Un instant, il arrêta sa respiration, puis

doucement, il posa les mains de la Suisse devant lui.

— Comment, je porte le sexe comme le nez au milieu de la figure ? s’indigna Bonnal.

Elle eut un rire frivole : 

Oui, je vous ai trouvé charmant dès que je vous ai vu à la plage. Et puis, cette maladresse envers ma fille :

pour moi, cela dénote une sensualité explosive. Mais c’est mon mari qui m’a parlé de vous, et de vos hauts-faits.

Jusque dans les moindres détails… 

Et de nouveau elle gloussa de rire.

— Je me suis dit : pourquoi ma fille en profiterait, et pas moi ? Après tout, l’on me doit une récompense pour l’avoir

si bien élevée. 

Tout cela était si naturel, si raisonnable. Qu’est-ce que Bonnal aurait eu à objecter là-dessus ? Il lui avait offert sa

vérité, pendant cette demi-heure. Il ne pouvait plus la retirer. Il ne pouvait pas s’enfuir, et il ne pouvait pas la

chasser : elle avait accueilli son désir, et son corps en portait désormais la mémoire. Et puis, le dégoût devant cette

bouillie familiale fit place à une forme de tendresse, un mélange de compassion et de reconnaissance, pour cette

femme qui refusait la frustration d’avoir perdu sa jeunesse. Bonnal — c’était peut-être l’effet secondaire positif de sa

lâcheté — était incapable de la moindre cruauté envers une femme.

Il glissa ses doits dans sa longue chevelure noire, drue et épaisse, et y plaça un baiser.

— Ecoutez. Je ne suis pas un étalon. Je suis juste un être humain, paumé, comme vous, probablement. 

— Paumé ? Elle éclata de rire : Moi paumé ? Vous ? Un paumé ne fait pas l’amour comme ça ! Il n’y a pas de temps

pour être paumé dans la vie ! 

Bonnal essaya de se justifier :

— Je ne veux pas vous dire que c’était une erreur. De ma part ou de la vôtre. Je vous ai aimé, cette nuit. Mais que

ça en reste là, entre nous. 

— Mais vous parlez comme un adolescent qui a peur du mariage ! On est marié tous les deux, l’on ne risque rien.

Vous savez, plus on avance dans la vie, plus il est difficile de trouver du piment. Voilà, il faut du courage, de la

volonté. L’imagination ne suffit pas. 

Elle se lava rapidement dans la salle de bain, puis revint se rhabiller.

— Je crois que vous avez besoin d’être dégourdi, dit-elle en reboutonnant sa blouse. J’espère que je vous ai aidé

à faire un premier pas. 

Bonnal ne protesta pas. Il était cloué au lit. Elle vint lui baiser les lèvres, et disparut. Il ne l’accompagna pas.

Il aurait peut-être dû se révolter, hurler, faire les cent pas. Peut-être aurait-il dû se laver, se gratter, s’agiter dans

tous les sens. Mais comme il arrive si souvent dans ces cas, il s’endormit instantanément. Il eut le sommeil d’un

bébé que l’on vient d’allaiter.

Le lendemain, il était d’autant plus décidé. À huit heures, il était à la banque, où il vidait son compte : trois millions

de lires en liquide. À neuf heures, il suivait les pas de la secrétaire communale qui venait d’ouvrir les portes de la

mairie. À neuf heures et quart, elle avait dix billets de cinquante mille lires dans son soutien-gorge — qui sans cela

était déjà surchargé —, et lui, il avait en main les papiers de succession, de non-gage, et de cession.

À dix heures moins le quart, il était à l’agence immobilière. Cela tombait bien; il avait enfin rassemblé les

documents nécessaires. Ils avaient des clients très, très intéressés. Des Suisses. Des gens sérieux, amoureux de la

région. Cela faisait déjà des années qu’ils venaient pour faire du camping. Ça allait marcher, c’était sûr.

Puis, il s’arrêta à la station d’essence, où il s’acheta un jerricane, qu’il fit remplir à ras bord. Il était pressé. Le

pompiste s’étonna qu’il ne fit pas le plein en même temps. Il obtempéra.

Il gara sa voiture à quelques centaines de mètres de la maison, sur la route principale. Arrivé chez lui, il ouvrit tous

les volets et toutes les portes. Lentement, il fit le tour du premier étage. Il s’assura que vraiment rien de ce qui y

restait n’allait lui manquer. Puis, avec beaucoup de méthode, il  vida le jerricane. Le tracé allait des escaliers en

bois jusque dans le jardin, à cinquante mètres de la porte. Pendant quelques minutes, Bonnal regarda sa maison

une dernière fois. Puis, avec une allumette, il alluma la flaque d’essence devant lui. Au lieu de regarder comment

les flammes se répandaient, il leur tourna le dos et escalada la petite cloison qui jouxtait la route.

Son pas était nonchalant. En quelques minutes, il rejoignit sa voiture. Une fille était assise sur le siège du

passager. Son accoutrement était modeste — un tee-shirt blanc, un pantalon de survêtement. Elle n’était pas

maquillée ; sa peau était pâle. Sans dire un mot, il tourna la clé de contact. Ils démarrèrent. Il roula très lentement.

La fille pleurait. C’était Sabine. Ses yeux étaient tout petits : gris verts, timides, fatigués — pas du tout ceux que son

imagination lui avait fait voir sous ses lunettes de soleil. Au feu, il lui donna un Kleenex.

Il prit l’autoroute en direction de Gênes. C’est absurde de prendre l’autoroute quand on ne sait pas où aller. Mieux

vaut flâner le long des départementales. Mais après, il y avait Pise, Rome, Naples, Bari. Puis, arrivés à la pointe de

la botte, ça sera fini,il n’y aura plus nulle part où aller.

Ça n’avait aucune importance. Peut-être que plus tard, elle s’endormira sur son épaule. Ils finiront bien par se

parler. Peut-être se confessera-t-elle, et il la consolera. Ou l’inverse. Peut-être, elle descendra à la prochaine

station service. Ou peut-être pas. Peut-être qu’un jour, ils comprendront ce qui leur est arrivé. Peut-être qu’ils

passeront leurs nuits ensemble, comme frère et sœur, père et fille, fils et mère. Ou comme amants. Mais cela, non

plus, n’avait plus aucune importance.

© Balthasar Thomass

 

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